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MITTERRAND, François

Lettre autographe à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris], 2 novembre 1938

“JE N’AURAIS PAS DÛ VOUS GOÛTER SI JE N’AVAIS PAS VOULU SOUFFRIR. MAIS JE PRÉFÈRE SOUFFRIR, ET VOUS AIMER… J’AI TOUJOURS PENSÉ QUE LE SECRET DU BONHEUR RÉSIDAIT DANS UNE VIE DANGEREUSE”

L’IMMINENCE DU SERVICE MILITAIRE ET D’UNE GUERRE POSSIBLE ENGAGE SUR LA VOIE DU MARIAGE.

BELLE LETTRE INACHEVÉE, SANS ÊTRE INCOMPLÈTE

4 pp. in-8 (269 x 208 mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 2 novembre 1938

Ma bien-aimée,

Je continue notre conversation. Ce dialogue ne doit pas finir : l’absence et la présence ne se relaient pas. Je vous aime et vous vivez en moi. Ma petite chérie que peut nous faire une séparation ? Peut-être pleurer, certainement souffrir. Mais quelle heureuse souffrance puisqu’elle naît de notre amour.

Je sais que ce soir et tous les soirs qui passeront où je ne retrouverai pas votre visage contre le mien, j’en serai déchiré, désemparé comme celui qui, faible déjà, perd son appui le plus aimé. Je sais que, cette nuit et les jours et les nuits qui suivront, pèsera en moi cette peine très lourde de ne plus vous entendre, ni vous parler, ni vous toucher. Ma pêche bien-aimée, je n’aurais pas dû vous goûter si je n’avais pas voulu souffrir. Mais je préfère souffrir, et vous aimer.

Chaque seconde des moments vécus ensemble depuis le huit octobre a été pour moi d’un grand prix. J’ai eu peur des trois mois de vacances : comment l’épreuve tournerait-elle ? Et puis, je vous ai reconnue toute pareille, telle que je vous ai aimée il y a déjà bien longtemps, telle que je vous espérais.

Et maintenant, en plus de la promesse, nous avons la certitude. Je vous ai promis, ma fiancée très chérie, de venir un jour vous chercher. Je sais maintenant que vous serez ma femme. Avant l’épreuve, je pouvais parfois trembler devant l’avenir. Après elle, je sais que l’avenir, au prix peut-être d’efforts difficiles, doit nous appartenir. Je vous dis cela à la veille d’une nouvelle séparation. Mais avec cette fois la certitude de notre force.

Notre amour ne doit pas être une faiblesse mais une force. Il a pu être une faiblesse, une crainte incessante tant que nous luttions pour lui chacun de notre côté. Jusqu’au jour où je vous ai avoué que je vous aimais, nous avions le droit de trembler : qu’adviendrait-il de cette aventure rêvée, mais seulement rêvée ? Jusqu’au dernier jour de notre grande séparation, nous avions le droit de craindre : qu’adviendrait-il de cette aventure où déjà nos cœurs avaient connu les mêmes joies et les mêmes chagrins ?

Maintenant tout est changé. Nous n’en sommes plus à nous demander si nous nous aimons, ou si notre amour est vraiment devenu notre vie, nous savons que notre amour domine tout le reste, et seul, compte. Tout ce qui l’abîmera, abîmera notre vie ; désormais, il s’identifie à nous. Il nous lie, et sa force, si merveilleuse, sera notre force.

Ce qui peut s’opposer à nous, nous le repousserons ensemble. Ce qui voudra nous séparer, nous l’accueillerons ensemble avec le sourire : ma très chérie qui pourrait enlever votre main de la mienne, délier notre promesse ! Trop de pensées, trop d’actes nous unissent pour qu’il soit possible de les déchirer.

Ma Marie-Louise, je vous ai dit un jour qu’il était nécessaire à l’amour d’avoir ses souvenirs. On ne peut être sûr de sa solidité que lorsque, à l’image de la vie, il possède un passé, un présent, un avenir. Ce passé nous l’avons : il est fait d’incertitudes, de difficultés mais aussi de bien des joies. Tant de détails délicieux. Et puis cette révélation si émouvante dont, quoi qu’il arrive, notre vie sera toute imprégnée. Le présent nous offre aujourd’hui une occasion de peine, et de courage ; acceptons le défi. Notre amour ne doit pas créer en nous l’illusion d’une vie facile et agréable. Il doit précieusement être notre arme essentielle devant la réalité. Alors, supportons chaque épreuve avec sang-froid. Rien ne pourra détruire ou diminuer ce bonheur de fond que vous m’avez donné en me donnant votre amour. Ma chérie, c’est maintenant sur vous que je m’appuie. Les souffrances ne seront pas de vraies souffrances tant que nous les supporterons ensemble, tant qu’elles ne naîtront pas de l’un de nous deux, et contre l’autre.

Quant à l’avenir de notre amour, ma toute petite fille chérie, je ne puis l’envisager sans être effrayé des possibilités de bonheur qu’il nous présente. Cet avenir à deux, vous, ma fiancée trop aimée, et moi, comme il nous faut le méditer, le préparer, le construire avec délicatesse !

J’ai toujours été frappé par le visage de tous ces gens que l’on rencontre chez soi, ou dans la rue, dans toute circonstance, et par le manque d’expression de leur regard. Ces hommes et ces femmes sont-ils absorbés par une contemplation intérieure ? Aiment-ils ? Souffrent-ils ? Je ne sais d’eux que ces visages rongés, marqués au fer des jours ou bouffis de boursouflures que l’on crèverait d’un coup d’épingle. Leur âme est-elle à cette image ? Ou n’est-ce pas la fuite de l’âme qui a laissé ces mornes sillons, ces chairs gonflées ? À vrai dire, je ne les plains que par sentiments de l’espèce. Je leur en veux de leur avilissement, de leurs bonheurs manqués, de leurs malheurs médiocres. Je hais ces piètres joies qui les ont ainsi tavelés, ces peines qui les ont ravagés. Et je les hais, peut-être, parce que je surprends en moi cette peur de leur ressembler.

Marie-Louise chérie, je vous ai souvent entretenue de cette inquiétude, et de ma volonté de réaliser avec vous le maximum de beauté, dans tous les domaines. J’ai toujours pensé que le secret du bonheur résidait dans une vie dangereuse. Un jour vous m’avez dit que l’absolu n’existe pas, parce qu’irréalisable. Mais, ma chérie, n’est-il pas réalisé par le seul fait qu’on croit en lui. La vie dangereuse c’est cette poursuite de l’absolu. Je ne crois pas le bonheur possible s’il est limité : la limite obtenue est toujours au-dessous de la limite rêvée. De nature, je déteste le statique. Qui s’installe et ne bouge plus se condamne à mort, car la vie commande le mouvement, le progrès, la marche. Cette marche qui ne se justifie que si elle ne cesse pas.

Tant de mariages ne réussissent pas parce qu’ils équivalent à une installation. On dépose toute ambition, on place l’amour dans un domaine purement matériel, où il a sa place, mais qui ne lui suffit pas. L’amour devient une perpétuelle répétition, dont évidemment on se lasse. Et tout rate. Aussi devons-nous faire de notre vie une ascension dont nous ne pourrons pas atteindre le but : si ce but était accessible, comment vivre après lui ? Le but de tant d’êtres est seulement physique : ils échouent. Ceux qui désireraient un but seulement intellectuel ou moral échoueraient (sauf vocation religieuse, et encore on en revient à l’amour). Nous unirons ces trois domaines. Et ma chérie, quelle merveille, si nous réussissons par notre amour (“sans limites”, j’ai aimé cette lettre où vous me l’avez écrit) à ne pas nous arrêter en chemin.

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