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MITTERRAND, François

Lettre autographe à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 21 novembre 1938

FRANÇOIS MITTERRAND MYSTIQUE ET AMBITIEUX : BELLE THÉORIE DE L’AMOUR ET DE LA PUISSANCE, EN ÉVOQUANT THOMAS D’AQUIN.

“L’AMOUR EST LA SEULE EXPLICATION DU MONDE”.

“MON AMBITION : ÊTRE LE PREMIER PARTOUT. MA VOLONTÉ : DÉPASSER LES AUTRES HOMMES PAR L’INTELLIGENCE ET LA PUISSANCE”

6 pp. in-8 (269 x 209 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 21 novembre 1938

Ma Marie-Louise très chérie,

Cette habitude, à votre avis peut-être fort mauvaise, de vous écrire, me tient solidement. Je viens de faire mon lit en carré. J’installe ma valise sur mon lit et cette table improvisée me permet de continuer avec vous cette interminable conversation… Je pense à vous. Je pense que je vous aime. Je pense que je vous adore. Et cette pensée n’est pas monotone. Le paysage le plus restreint contient plus de beauté que le plus grand espace. Avec vous, j’apprends à connaître le monde et ce miroir m’offre le privilège de n’entrevoir que des merveilles. Merveilles parce qu’il y a l’amour et que l’amour est la seule explication du monde. L’esprit à lui seul peut disséquer, il ne comprend pas l’essentiel, il s’arrête à la superficie ; l’Amour, lui, perce tout, va à la source et possède tout. Je vous aime, ma bien-aimée, et tout m’est offert. Qui se refuserait à celui qui aime ? Il n’existe pas de mystère pour celui qui connaît l’Amour : il n’y a plus besoin d’expliquer pour comprendre, pour admettre et pour croire.

Ma Marie-Louise, je vous aime : cette litanie sans variations suffit à donner un sens à toute une vie. D’ailleurs, je me trompe, il y a variations mais intérieures : elles vont du bonheur à la souffrance, de la paix au trouble, de la certitude à l’inquiétude, du calme à la folie. Ma fiancée, puisque votre vie sera, est déjà, la mienne, ne croyez pas que nos horizons sont bornés par le fait que nous nous sommes tout dit. Ne croyez pas que notre amour a fait le tour de son cycle. Il nous reste à connaître la vie, à la connaître ensemble. Je rêve souvent de ce que sera notre vie à deux. Ma chérie, comme il fera bon se retrouver le soir, seuls. Nous aurons bien le temps de nous dire notre amour. Du temps de trop ? Eh ! Non, ma toute petite fille, quand je suis avec vous, je suis tellement heureux que le temps n’existe pas. Hier soir encore, je vous sentais si près de moi que je me suis retrouvé stupéfait après votre départ. Et, d’un seul coup, m’a envahi la tristesse de ces séparations quotidiennes alors que la vision de notre accord, alors que la sensation de votre présence durent encore. Vous ne pouvez imaginer ma très chérie la peine que j’éprouve chaque fois que je vous quitte. J’ai besoin de tenir votre visage contre le mien, à moi, de vous savoir toute à moi. Si je vous dis que je vous aime trop, vous protesterez ! Mais pouvez-vous m’aimer autant que je vous aime ?

Pendant que j’écris ces lignes, il pleut dehors. Le ciel demeure gris. Où le soleil gîte-t-il ? Mais je ne le regrette qu’à moitié. La pluie est notre amie. Ma Marie-Louise, vous souvenez-vous de cette soirée où nous nous revoyions pour la seconde fois depuis la séparation des grandes vacances ? Vous m’avez donné vos photos à la lueur d’un réverbère, et sous le parapluie vert. Et j’étais plein de l’immense joie de vous avoir retrouvée, ma fiancée toute petite, telle que je vous avais quittée en juin. Vous souvenez-vous de ces mercredis de mai où la pluie se faisait notre compagne ? C’est elle qui pour la première fois entendit nos projets d’avenir, les premiers.

Et hier, comme j’aimais sécher les gouttes d’eau sur votre visage, sur vos yeux, sur vos lèvres, mes biens merveilleux. Et ce soir, la pluie vous arrêtera-t-elle ? Je vous attendrai avec un peu d’inquiétude. C’est vrai que vous auriez un peu raison d’éviter ces cheveux dépeignés, ces vêtements mouillés et ce vent dans la figure que je vous ai accordés sans vergogne hier soir ! Mais vous n’auriez pas non plus tout à fait tort de venir. Ma bien-aimée, je tâcherai de bien vous abriter. Mon amour suffira-t-il ? Hum ! Ma toute petite fille, ce matin j’ai pu penser à vous sans difficultés : le temps nous a obligés à rester en chambre. Et pendant l’instruction, j’ai pu consciemment filer vers vous. Et vous, avez-vous pensé à moi au moins une fois, malgré le lycée ?

Marie-Louise, vous que j’adore, savez-vous que je vous aime ? Je commence à retomber dans ce gâtisme dont vous me parliez dans vos lettres d’août ! Avec ça, je suis en veine de fautes d’orthographe. Mais accusez mes voisins qui hurlent et ne facilitent guère cette agréable corvée qu’est une lettre pour vous !

Depuis ce matin, les E.O.R (élèves officier de réserve) sont partis pour Saint-Denis. Je les regrette. Parmi eux étaient mes seuls camarades à qui je pouvais parler. Mais je ne regrette pas de rester ici. Je le fais pour vous et ce que je fais pour vous m’est une joie. Je dois apprendre à vous aimer totalement, et je suis heureux des difficultés qui me mettent à l’épreuve. Puisque j’en triomphe si facilement, c’est que mon amour est au-dessus de tout cela, et je veux que mon amour soit absolu. À vrai dire, j’éprouve le besoin de me libérer l’esprit de ces entraves matérielles que m’impose la vie militaire.

Je sens le besoin de m’ébrouer hors de cette médiocrité, de cette vulgarité. Ainsi, plus tard, je me débarrasserai le plus possible de cette tendance à s’enfoncer dans les mille soucis de peu d’importance. Vous m’aiderez dans cette tâche, ma très chérie. Je veux que vous soyez la première à connaître mes buts, mes projets, toute ma pensée. Les problèmes angoissants, nous les chercherons, nous leur donnerons réponse ensemble. Notre union sera aussi bien d’esprit que de corps, et nous suivrons les mêmes chemins dans tous les domaines. Mon ambition : être le premier partout. Ma volonté : dépasser les autres hommes par l’intelligence et la puissance. Ma raison d’être : vous aimer complètement. Vous les partagerez et serez seule à les partager. Quel travail nous avons devant nous, et quel amour. Pas de limites. Marie-Louise bien-aimée, est-ce trop ? Je vous crois capable de me suivre, peut-être de me devancer, ou plutôt de marcher à mon côté la main dans la main, étroitement unie à ma démarche. Il ne s’agit pas d’orgueil ou de rêve irréalisable. Il s’agit du contenu de notre promesse, de la vérité de notre amour. Il s’agit de ce que je veux de nous.

Tant de choses à se confier, tant de souvenirs à rappeler, tant de rêves à édifier, tant d’amour à vivre. Je ne comprends pas l’amour qui nous jette ainsi dans le même combat, qui nous unit dans les mêmes sentiments. Je m’étonne du privilège dont nous sommes l’objet. Tant d’êtres qui ne connaissent pas l’amour, ou qui le faussent. Tant d’êtres déçus, incertains, malheureux par manque d’amour. Et nous, qui nous aimons, nous avons la possibilité de bâtir un amour merveilleux parce que nous ne sommes ni usés, ni blasés, ni fatigués et que nous avons toute vulgarité, toute bassesse en horreur. Parce que nous croyons à la primauté de l’esprit sans nier la beauté du corps, et que nous basons le bonheur sur une entente étroite du corps et de l’esprit. Au fond, il est mauvais de ne voir en l’homme que l’ange comme de n’y voir que la bête. La vieille éducation janséniste qui supprime la dignité du corps est néfaste, et je comprends mieux Thomas d’Aquin quand il vante l’homme équilibré qui sait l’imperfection de sa nature mais aussi sa perfectibilité, qui sait que son corps est périssable et de matière grossière, mais aussi qu’il est issu de création divine, qu’il contient un principe divin. Et c’est pourquoi, ma bien-aimée, je crois en la beauté de l’amour corporel : je sais qu’il est de même essence que l’Amour idéal, qu’il le complète. Il est aussi dangereux de n’aimer qu’en esprit, qu’en pur esprit, qu’aimer de façon seulement matérielle. Sans doute, le premier ordre est-il plus beau, mais il lui faut cette étincelle nécessaire : la grâce. Hors cela, il n’attire que ruines. Les deux races d’hommes dont je vous ai souvent parlé sont également vouées au malheur si elles ne maintiennent pas l’équilibre. L’esprit se rompt à vivre seul comme le corps se lasse à ne connaître que lui. Et je crois que l’Amour vrai est celui qui aime complètement, absolument. Vous avez vu comme moi ces couples lamentables qui n’ont connu de l’amour que son apparence : ils n’ont compris le mariage que comme un but matériel, un moyen de vivre facilement, un point d’arrêt. Mais je sais aussi les ravages d’un amour qui porte en lui la haine ou la peur du corps, les ravages de l’analyse, de l’envol à vide.

Cela ne veut pas dire que je réprouve l’élan dans l’amour. Tout au contraire, ma très chérie, vous le savez bien. Je veux seulement dire qu’il ne faut rien laisser en route, derrière soi. Je vous aime, Marie-Louise et mon amour ne veut pas connaître de limites. Ma fiancée chérie, je veux que nous nous aimions complètement. Le bonheur ne rejette rien ; il accepte les mille formes de la vie et les forge et les destine à la beauté.