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MITTERRAND, François

Lettre autographe à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Près de Sarre-Union, “dans un petit village du Nord de la Lorraine”, 12 novembre 1939

FRANÇOIS MITTERRAND A QUITTÉ L’ALSACE, IL EST EN PARTANCE POUR LA MEUSE.

IL FAIT ANALYSER L’ÉCRITURE DE MARIE-LOUISE TERRASSE PAR UN “SCRIPTOMANE”

4 pp. in-12 (210 x 134 mm), crayon. 

CONTENU : 

Le 12 nov. 39

Mon Zou, vous devez être adorable avec votre coiffure à la Katia, votre mine un peu pâlie par la grippe et votre bouillotte aux pieds. Je ne ris pas. C’est au contraire très sérieux. Et vous êtes plus adorable encore puisque malgré votre état vous m’avez si vite répondu. Seulement, mon Zou, vous courez un danger : celui de voir arriver sans délai mes propres réponses. Mais alors prenez-vous en à moi. Même si [vous] devenez laide, détestable, comment voulez-vous, autrement, que je ne pense plus du tout à vous ? Ou bien ce qui serait mieux encore, acceptez le danger, et continuez à m’écrire très souvent pour mon plus grand plaisir.

Ma Marie-Louise, rien ne m’est plus agréable que vos lettres. Cela vous étonne ? Vous me demandez pourquoi ? Faîtes bien attention au contraire à ne pas me demander pourquoi ! Depuis ma dernière lettre, je suis enfin descendu des avant-postes en première réserve. Cela veut dire qu’à moins d’une fantaisie allemande du côté hollandais, il se pourrait que j’aille d’ici peu au repos. Il se pourrait encore (mais on dit beaucoup de choses) que ce repos soit prolongé pour moi. Je serais préposé à l’Instruction de Noirs, avec lesquels je remonterais au printemps (je ne le souhaite pas, je ne désire guère quitter longtemps le Front. D’autre part, l’encadrement des troupes noires est pénible, car, à elles, sont demandées des missions assez refroidissantes). Donc actuellement je me trouve du côté de Sarre-Union, dans un petit village du Nord de la Lorraine. Je suis hors des risques normaux de guerre. Le canon n’est plus qu’une musique atténuée de fond. Ici les gosses piaillent et les vaches beuglent. Je ne parle pas des jeunes filles amoureuses de l’uniforme : il n’y a plus que des uniformes…

Vous avez du avoir de mes nouvelles fort précises par les communiqués. “À l’Est de la Moselle !”, “activité des patrouilles”, “nuit calme”, “tirs d’Artillerie”. C’est ce qui s’appelle de la concision ! Par les journaux aussi. “Ils”, “Eux”, se portent bien, moral excellent, santé excellente, nourriture aussi. “Ils” ne demandent qu’à continuer etc. etc. Parfait.

J’ai vu qu’à Paris les alertes permettaient aux civils de croire à la guerre. Je ne sais si la D.C.A. est plus efficace qu’ici. Je le souhaite pour les Parisiens. Je leur conseille aussi de ne pas mettre le nez dehors quand cette fameuse D.C.A. s’amuse à faire cortège aux avions. Ils risqueraient d’être les seules victimes de l’affaire… Ce qui a bien failli m’arriver.

Je lis parfois Candide, Gringoire, Marianne, Le Figaro ou L’Œuvre. Quelles décoctions de bobards, de pleurnicheries, d’héroïsme fabriqué à peu de frais ! Mon Zou, je mets bien vite la barre sur vous. J’aime beaucoup mieux vous parler de nous (c’est-à-dire de vous et de moi) que de toutes ces bêtises. Votre écriture, m’a dit le Scriptomane, donne l’indice d’une personne au sens artistique, au goût littéraire développés ! Avec cependant cette imperfection que l’élan nécessaire pour atteindre le beauté devinée des choses manque de souffle ou plutôt a besoin de se reposer sur un autre élan. Et tout est de cette manière : comme si vous étiez cette voyageuse un peu lasse qui saura mieux que tout autre les splendeurs d’un paysage, si toutefois on la porte dans ses bras jusqu’au somment offrant la vue. Autrement, elle s’arrêterait peut-être en chemin.

Votre écriture parle aussi d’un mélange d’indolence et de volonté (sur certains points), une sorte de volonté négative (de refus), un certain idéalisme aussi. Est-ce contradiction cette volonté de refus, et ce désir de se donner qu’on note encore ? Vous seule le savez. Voici, ma toute petite fille un peu de ce qu’on m’avait lu ! Qu’y a-t-il de vrai ? Y ai-je mêlé un peu de ce que je crois voir en vous, car voici déjà longtemps que mon ami scrutait vos lignes ? Il y avait d’ailleurs autre chose encore. Plus tard.

Il est maintenant 16h 1/2 et la nuit va tomber. Je suis installé dans “ma” chambre, prise d’office chez des habitants de l’endroit. Depuis deux mois je n’avais pas couché sur un matelas ! Ce lit sans draps qui me recueille le soir, quelle richesse ! Et la bougie qui me permet [… ]

Lettre incomplète