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MITTERRAND, François

Lettre autographe à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 14 février 1940

BELLE LETTRE MALHEUREUSEMENT INCOMPLÈTE.

“QUE LA GUERRE EST BÊTE, QUE TOUT EST BÊTE”

4 pp. in-12 (165 x125mm), encre noire. 

CONTENU : 

“Le 14 février 1940

Ma petite fille très aimée, hier et avant-hier je t’ai écrit deux lettres brèves. Ce soir encore, je ne dispose que de peu de temps, mais assez pour te dire que je t’aime. Je pense souvent aux premiers mois de la guerre : tu étais proche de moi, mais comme tu étais loin ! Je suis ébloui devant ce rêve réalisé : toi, ma fiancée, mon amour, désormais à moi. Toi que j’aimais et que je n’osais presque plus attendre. Quand je t’ai quittée le soir du “Bœuf sur le Toit” (le matin plutôt), je savais aussi que le sort était joué. Mais dans quel sens ? Je ne supposais aucune solution. En tous cas, j’avais la ferme intention de t’écrire mon amour et mon désir fou, de te poser cette question : que veux-tu faire de moi, de nous ? Et puis, ç’a été ta lettre encore ambiguë, et de nouveau toi dans mes bras, ta lèvre, ta douceur, ton parfum. Tout ce qui fait de toi ma merveilleuse petite déesse, ma ravissante petite fille. Quand j’ai enfin vraiment repris ton visage, quand tu m’as enfin donné tes baisers (te souviens-tu, Hôtel du Rhône, tu ne voulais pas quitter ton manteau, comme tu étais jolie !), une joie inexprimable m’a envahi : je crois avoir connu là un des moments les plus heureux de ma vie. Je pouvais à peine concevoir que c’était toi, ma bien-aimée, toi qui te donnais à moi pour toujours, toi qui venais debout contre moi et déjà toute à moi comme pour me signifier une première promesse du don total que tu me ferais un jour proche. Ô, ma chérie, comment te dire mon amour ? Et tu étais belle, délicieuse, incomparablement délicieuse. Que la guerre est bête, que tout est bête. Vivre sans toi alors que tu pourrais déjà m’appartenir, alors que notre plus grand désir pourrait maintenant être comblé, ou que, tout au moins tout se préparerait hâtivement.

Mon amour, je t’aime avec violence. Ne comprends-tu pas la vraie violence de mes plus douces caresses, des baisers les plus tendres ? Chérie, plus notre amour, plus ma tendresse seront fervents, infiniment doux, simples, plus tu devras deviner leur force, presque leur âpreté. Je t’aime comme on ne peut aimer qu’une femme, comme on ne peut désirer qu’une femme que l’on ne quittera jamais plus : infiniment, passionnément, totalement.

Tu dois croire que je ne sais plus que te parler de mon amour. Ne crois pas, chérie, que mon amour estompe la réalité, mais j’insère la réalité dans mon amour et tout dépend ainsi de toi. Quand, à la fin de ma journée, je t’écris, j’ai toujours l’intention de te raconter mes pensées (que j’appellerai “profanes”), mes actes. Et puis, je trouve toujours au moment de les dire que c’est user sottement du peu de temps qui m’est donné pour t’exprimer ma tendresse… et je ne te parle plus que d’amour ! Aujourd’hui, je suis allé sur nos positions de combat. Paysage blanc de neige et chute de minuscules flocons. Nous sommes presque au sommet d’une colline très élevée, et nue, que rase un vent glacial incessant. La vue est magnifique : larges croupes, immenses vallées, et partout des plaques d’eau, de glace, de neige. Au loin, les hauteurs de Belgique. Tout ici est désolé, âpre. On ne marche qu’a grandes foulées dans ce pays aux arbres maigres, aux champs incultes. Beaucoup de pierre, de roc, d’herbe. Champs de guerre, faits pour cela (et d’ailleurs : Rocroy, Sedan, etc.).

Sous les rafales de neige, les hommes se courbent ; ils n’aiment que le soleil : la moindre difficulté les rebute. Moi, je me sens à mon aise. Je n’éprouve aucune fatigue, aucune peine à rester huit heures dans cette tourmente glacée. Pas par héroïsme ou par mystique ou par crânerie : mon corps ne souffre pas. Je hais les conditions dans lesquelles je vis, mais seulement pour certaines contraintes qu’elles m’imposent : pas celle-là. Je serais facilement chef de bande, sans loi, ou du moins, sans obédience. J’aimerais commander des hommes forts, solides et pas mous comme ceux que j’ai avec moi ; il est vrai qu’on leur propose un bien piètre idéal (si on leur en propose un), la patrie ? Ils répondent, non sans raison,