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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris, 104 rue de Vaugirard], 8 juin 1938

“CAR IL EST FACILE DE CONFONDRE L’AMOUR ET L’AMOUR-PROPRE, ET L’AMOUR-PROPRE UNE FOIS SATISFAIT, L’AMOUR RISQUE D’ÊTRE FORT RÉDUIT”.

FRANÇOIS MITTERRAND COMMENTE LE MISANTHROPE QU’IL A VU JOUÉ PAR JEAN-LOUIS BARRAULT, ET SE COMPARE À ALCESTE

4 pp. in-8 (267 x 209 mm), encre bleue, papier vergé bleu. 

CONTENU : 

Le 8 juin 1938

Marie-Louise chérie,

Je m’apprêtais, hier soir, à partir pour “les Ambassadeurs” voir jouer Le Misanthrope, quand j’ai reçu votre lettre. Je m’étais instauré depuis vingt-quatre heure, guetteur des courriers, métier fort peu recommandable aux impatients, et devant mon attente vaine j’allais tenter d’épancher ma bile avec Molière. J’aurais eu le loisir de pester contre Célimène et de la trouver plus légère encore que sa légende, et j’aurais trouvé l’emportement d’Alceste du meilleur goût. Mais votre lettre a tout changé. Et c’est une Célimène fidèle, futile comme toutes les jeunes filles, mais pas plus, un Alceste grondeur et d’humeur un peu sombre qui se sont en effet présentés devant moi. C’est à Célimène-Alice Cocéa que j’ai donné raison (quoiqu’elle avalât les vers et les prononçât comme une fille de Saint-Tropez) contre Alceste-Jean-Louis Barrault. Et vous y étiez pour quelque chose.

Depuis votre retraite à Valmondois, vous avez réussi ce prodige de n’être jamais absente de ma pensée (pas seulement “depuis votre retraite à Valmondois” : mais c’est la première fois que j’en expérimente la solidité). Il y avait en effet deux dangers : le premier reposant sur ma propre fantaisie, qui aime peu me faire suivre les mêmes chemins, le second reposant sur notre amour même : car il est facile de confondre l’amour et l’amour-propre, et l’amour-propre une fois satisfait, l’Amour risque d’être fort réduit. Mais voilà que je sais et que je crois que vous aimez. Et moi, je continue de vous aimer. Et vous êtes toujours pour moi cette petite fille plus aimée que tout le reste du monde. Au lieu de trouver sa fin dans sa réussite et dans sa réalisation, notre amour possède une autre raison d’être : une manière plus belle de tout comprendre. Parce que je vous aime, je ne veux pas que nous devenions semblables à la plupart de ceux qui nous entourent. Je ne veux pas que nous nous considérions comme arrivés, comme établis et que nous confondions l’étape où nous sommes avec le but que nous devons atteindre. Voyez-vous ma chérie, ce qui fait que je me suis toujours défié de l’Amour, et que j’étais fort sceptique sur ses bienfaits, c’est que j’ai trop souvent constaté qu’il était pour beaucoup une occasion de s’installer dans la médiocrité, de deïfier la médiocrité. S’il devait en être ainsi pour moi, j’en souffrirais durement.

Vous comprenez ainsi, ma toute petite fille chérie, tout ce que vous pouvez représenter pour moi. Si je vous aime tant c’est que je puis avec vous tenter de donner un sens à la vie. Ne croyez pas que ce soit de ma part une attitude de moraliste ! C’est seulement une mesure de sauvegarde de l’amour, qui ne peut durer que s’il progresse ; c’est pour que vous demeuriez toujours avec moi, la main dans la main, avec la même confiance, la même tendresse, les mêmes désirs. Pendant ces “vacances” ( !) j’ai peu travaillé. Lundi, j’ai passé l’après-midi à Chartres, avec mon frère Robert. Nous avons vécu à l’ombre de la Cathédrale dont nous avons visité mille recoins. Pour la première fois de ma vie j’ai sacrifié au rite : à la Vierge noire, j’ai offert un cierge qui doit maintenant être complètement consumé. Ce cierge, dans mon esprit symbolisait notre alliance… avec la durée en plus.

J’ai lu. Un tome des Forsyte de Galsworthy, Paludes de Gide, et je commence un autre Forsyte. J’ai acheté Hérétiques de Chesterton. Quant au Droit je le néglige un peu. Il va falloir m’y remettre, si je veux être Docteur au plus tôt, complètement.

J’aurai un tas de choses à vous raconter sur mes occupations, mes préoccupations, mes projets etc. si cela vous intéresse… nous avons encore besoin de faire connaissance, non plus dans l’essentiel, mais dans l’apparence, dans ce superficiel revêtement de nos actes, de tout ce qui compose nos jours. Et puis nous aurons besoin d’une solide armature pour affronter le temps qui nous séparera : à nous, pendant ces rares semaines qui nous restent, d’accumuler les faits qui seront nos souvenirs communs, seulement à nous.

Pour vendredi, j’espère qu’il sera possible de nous voir autrement qu’en marchant ! Car vous repartez dès le lendemain, et le temps passe… Refrain : pensez-vous à ce que je vous disais et écrivais quant aux “moyens pratiques” ? Plus que cela, êtes-vous prête à les réaliser ? Pas un jour à perdre : c’est primordial.

Ma Béatrice bien-aimée, il est quand même détestable que vous ne soyez pas près de moi. Et tout ce à quoi je ne tiens pas fait une magistrale contre-offensive en ce moment : lettres, coups de téléphone, rendez-vous : à me faire croire que je suis devenu indispensable à la moitié du monde ! Et vous, que j’aime, vous êtes au diable ! (ou presque). Il faudra recréer le monde sur des plans plus justes ! Mais, de savoir, ma chérie, que vous pensez à moi me tient lieu de cette nouvelle création, de savoir que rien ne peut prévaloir contre nous, remplace toute autre pensée. Et je crois que si nous le voulons, si nous nous aimerons toujours aussi complètement, rien ne prévaudra contre nous. Cela dépend de nous, de notre amour : et s’il est fragile comme toute chose, avec quelle délicatesse, ma toute petite Béatrice devrons-nous le saisir !

François

P.S. - n’oubliez pas que “deux” lignes (et plus) venues de vous seront toujours fort bien reçues !
- s’il n’y a pas de contre-ordre : à vendredi 17h30, qu’il pleuve, vente etc. !
- avant de mettre ma lettre à la poste : déclaration fort nouvelle : je vous aime. J’en arrive ainsi à ne dire que la même chose…
Fr

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