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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Jarnac, 9 juillet 1938

“JE SUIS EN TRAIN DE M’OCCUPER DE MON SERVICE MILITAIRE… J’AI EU L’INTENTION DE PRÉPARER LE COMMISSARIAT DE MARINE… MAIS CELA M’ÉLOIGNERAIT VRAIMENT TROP DE VOUS… JE SUIS DONC EN NÉGOCIATIONS POUR OBTENIR MON AFFECTATION À PARIS”.

VISITE MASQUÉE EN KAYAK À VALMONDOIS POUR VOIR CATHERINE LANGEAIS CHEZ ELLE, À LA CAMPAGNE.

PREMIÈRE MENTION DU “VIATIQUE”, PROMESSE D’AMOUR MANUSCRITE ET ÉCHANGÉE

LONGUE LETTRE DEUX FOIS SIGNÉE

8 pp. in-8 (179 x 134mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Samedi 9 juillet 1938

Ma Marie-Louise chérie,

Arrivé hier soir à Jarnac, je vous ai déjà présentée à chacun des lieux et des êtres ici : voici le domaine qui ne m’appartient plus, à moi seul, puisque vous en devenez la reine. Par un heureux hasard, avant toute autre chose, une lettre m’attendait pour me faire l’accueil le plus cher que je pouvais imaginer : vous, ma chérie, m’avez reçu chez moi : et j’ai senti intensément la force de notre amour.

Depuis lundi dernier mon emploi du temps a été chargé : lundi soir danse aux Champs-Elysées : danse mélancolique au rythme languissant, je pensais sans cesse à vous et devais parler de choses étrangères ! Mardi je suis allé avec une troupe de jeunes gens et jeunes filles au “Helder” voir Délicieuse. Mercredi, un bridge a remplacé le tennis : faute d’un temps favorable : ce bridge a d’ailleurs été pour moi l’occasion d’une complète humiliation ! Jeudi, j’ai fait mes malles : de fort mauvaise humeur, sale de la poussière accumulée dans les coins depuis un temps et abandonnée avec précaution par le domestique.

J’ai empilé paires de chaussettes, tableaux, livres et au milieu de tout cela mes chères Lucrezzia, Vénus et l’inconnue de Maillol : tant pis pour elles et le dédain temporel ! Jeudi soir : sensationnel – je mourais d’envie folle de vous voir avant mon départ. Vous voir, ma chérie, telle que vous êtes loin de moi, telle que vous serez pendant ces vacances. Et, en compagnie de deux camarades, sous le prétexte d’aller faire du canoë sur l’Oise, je suis allé à Valmondois. Conduit par la chance, vous êtes la première “indigène” que j’ai rencontrée dans ce pays de cocagne : attablée en fumant, avec deux ou trois “gammarades”, puis vous balançant, puis jouant au ping-pong, je vous ai vue, sans vouloir m’avancer, craignant de vous embarrasser. Un de mes amis ayant été chercher un infâme bateau plat, j’ai pris le large avec lui. Chose fort drôle : deux minutes après vous montiez dans un canot à moteur et à voile. Vous vous dirigiez droit sur nous et tourniez autour de nous. Étendu avec une veste pour me couvrir au fond de notre embarcation, je riais tellement que je crus me trahir ! En cas d’abordage, j’imaginais notre surprise ! Puis vous êtes partis du côté de l’Isle-Adam. Je me suis emparé d’une sorte de kayak périssoire et ai remonté le courant : j’ai ainsi dépassé, je crois, Butry et Mériel. À mon retour, j’ai su que notre train était manqué. Nous sommes alors allés à Valmondois - et route de la Naze. Là nous avons découvert un tennis, au fond duquel, assise, en short, avec une ancre (vous aimez tant les marins et les nègres) sur le corsage, vous étiez toute songeuse. Je vous ai contemplée une dernière fois puis nous sommes partis non sans que j’aie mis à la porte une carte pour vous et que j’ai respiré le soleil, le calme et la pureté de l’air qui semblent être vos hôtes quotidiens.

Ma Béatrice très chérie, je vis ainsi avec votre image dans les yeux et ma pensée est toute occupée de vous. Les jours passent et mon amour ne faiblit pas. Oh ! Dites-moi sans arrêt qu’il en est de même pour vous, que le temps ne peut rien contre nous, que les gens que vous voyez ne comptent pas réellement, que vous pensez à moi, que les vacances ne tueront pas notre amour. Dites-le-moi, jamais je ne m’en lasserai. Je suis terriblement jaloux, furieux etc. etc. contre tout à cause de vous - parce que je vous aime - que vous m’êtes précieuse et que j’ai peur qu’on ne vous enlève à moi.

Par quel prodige, jamais je ne cesserai de me le demander, avez-vous pu ainsi me fixer ? Quelle expérience neuve pour moi ! Ma toute petite fille chérie, vous avez volé mon cœur totalement – et le plus grave est que j’en suis enchanté.

Ici j’organise au moins pour trois semaines mes journées, de façon variée : le matin skiff-avirons. L’après-midi : bain, tennis (comme vous : je penserai souvent à cette similitude). Comme travail de fond, je vais me plonger dans l’Ancien Testament, traduction de Port-Royal, et lire du Meredith, du Fustel de Coulange, et des poèmes. Je suis aussi en train de m’occuper de mon service militaire. Pendant longtemps j’ai eu l’intention de préparer le commissariat de Marine de réserve, de façon à faire mes deux ans sur mer comme lieutenant de vaisseau, mais cela m’éloignerait vraiment trop de vous, je vous aime trop, ma chérie, pour pouvoir vivre sans vous très longtemps. Je suis donc en négociation pour obtenir mon affectation à Paris… comme soldat de 2ème classe ! Si vous aimez le panache, le point d’honneur, l’uniforme etc. (les jeunes filles en sont folles) ça tombera mal, et je n’oserai plus me montrez à vous !

Quand vous m’écrirez, racontez-moi tout ce qui passera par votre tête, sans craindre de m’ennuyer ! mais dites-moi surtout que votre pensée et votre cœur sont semblables à ce qu’ils étaient du temps que nous pouvions nous confier notre amour. Écrivez-moi vite, ma Béatrice chérie, si cela ne vous lasse pas – j’ai tant besoin de vous – comment pourriez-vous me laisser sans nouvelles alors que je tire mon bonheur de vous seule ? Dites-moi exactement vos projets de vacances de façon à ce je sache où vous êtes et où vous irez. Pensez-vous aux photos ? j’espère en recevoir. Et Claudie, est-elle à Anvers ? (vous n’avez pas répondu à cette question). Vous me conseillez de m’amuser, de rire, de danser et de penser un tout petit peu à vous. Je ferai le contraire : je penserai beaucoup, toujours à vous. Plus que cela je ne ferai rien qui ne soit en raison de vous. Vous dirigerez chacun de mes actes, chacune de mes pensées. Lisez-vous chaque soir le “viatique” ?

Ma chérie, quand je dois finir une lettre, je me sens repris par une grande tristesse. Je voudrais sans cesse vous parler ou vous entendre ou avoir votre présence. L’épreuve est dure de ne pas vous voir, mais, moi, je suis sûr de la surmonter. En est-il de même pour vous ? Marie-Louise, ma bien-aimée, je vous aime plus que tout : il est bon de le répéter. Comme je rêve votre présence ! et de vous, tout près de moi

François

P. S : répondez à tous mes points d’interrogation !
- Écrivez-moi très, très vite (mais je ne veux pas que cela vous ennuie !). Pensez que j’ai besoin de vos lettres et de plus je saurai ainsi si cette lettre vous est parvenue
- Les lettres de Valmondois à Jarnac mettent deux jours à faire le chemin
- Dernier post scriptum je vous aime. Fr.

[Apostille :] voici trois pétales d’un œillet qui se pavane à ma boutonnière