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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 12 septembre 1938

APPRÉHENSION DE LA GUERRE ET DE LA MOBILISATION :

“SI CETTE CATASTROPHE ÉCLATAIT… IL FAUT QUE NOTRE AMOUR S’AFFIRME PLUS FORT QUE TOUT”

4 pp. in-8 (270 x 210 mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 12 septembre 1938

Ma chérie,

C’est un blessé qui vous écrit. Un incident de motocyclette s’affiche de manière peu agréable sur ma main et ma jambe gauches. Le mal eut pu être plus grand si le garde-fou ( !) de la passerelle que j’ai heurtée m’avait donné preuve de résistance ! Mais des éraflures n’ont jamais tué personne.

Si je n’avais peur de répéter une antienne de peu d’intérêt pour vous, je vous dirais que je m’étonne de n’avoir pas de nouvelles de vous depuis déjà bien longtemps. Comme je vous avais récemment demandé de ne pas m’abandonner plus de cinq ou six jours, je m’inquiète. Je me demande où vous êtes, ce que vous faites, ce qui arrive. Je vous avoue que dans les moments que nous vivons j’aurais aimé vous savoir près de moi, au moins par la pensée. Et d’imaginer que je pourrais d’un instant à l’autre partir “pro patria” sans un mot, peut-être sans une pensée de vous, me paraît dur.

Je ne sais quand cette lettre vous parviendra. Je préfère lui faire faire un détour qui lui assurera, je l’espère, toute célérité. Je veux aussi vous l’écrire dès ce soir : on ne sait pas ce qui peut survenir. Au cas où la situation internationale s’aggraverait, les correspondances seraient vraisemblablement retardées, et il ne faut pas que nous demeurions ainsi, comme des étrangers, plus longtemps.

Il est évident, ma chérie, qu’en cas de guerre, il ne faudrait pas que toutes communications soient coupées entre nous. Aussi devriez-vous m’adresser d’abord vos lettres à Jarnac. De là, on me les ferait suivre et je vous donnerais ou ferais donner mon adresse nouvelle. Dois-je vous dire, ma Marie-Louise, que je compte sur vous plus que sur tout au monde ? Que j’attendrais de vous de très fréquentes missives, pour que je sache que vous m’aimez toujours, que votre pensée ne me quitte pas, et que toujours subsiste entre nous cet accord, fait de notre amour, de nos souvenirs et de nos projets. De mon côté, chaque fois que je pourrai vous redire mon amour sans limites (et, vous savez, ma chérie, la formule du viatique : “pour toujours”), je le ferai. Si les événements sont graves, si cette catastrophe à laquelle vous m’écriviez que vous ne croiriez pas éclatait, il faut que notre amour s’affirme plus fort que tout. Ma toute petite fille très chérie, je ne vous dis cela ni parce que je suis pessimiste, ni parce que je doute de vous, mais parce que tout doit être envisagé. Chez vous, (comme je plains votre père et votre mère - leur inquiétude doit être bien lourde), comme chez moi, on mesure certainement avec gravité la situation présente. Je devine quelle est votre angoisse (quand il ne s’agirait que ( !) du départ de votre de vos frères). Et je voudrais que mon amour se fasse plus certain en votre esprit, plus cher et plus essentiel pour votre cœur. Pour vous, j’accepterais avec ferveur les souffrances possibles.

Au point de vue pratique, il se pourrait que même sans guerre, je sois appelé plus tôt au serv. militaire. Je vous le ferais savoir. Ce qu’il faudrait donc réaliser c’est que, dans ce cas, je m’arrange de façon à vous voir. Vous savez combien j’ai besoin de vous ma chérie.

En résumé : s’il y a mobilisation : je pars sans délai pour une destination inconnue (quelques semaines d’instruction, sans doute, avant le Front dans l’infanterie). Donc je ne puis vous voir, sauf si la chance me ramène à Paris. En conséquence : j’attends de vous des lettres nombreuses, même si vous ne recevez pas de moi des réponses immédiates. Pensez que toute lettre mettra fort longtemps avant de parvenir au destinataire… alors n’établissez pas entre vos lettres de trop grands intervalles. Pensez aussi que je serai peut-être dans l’impossibilité de vous écrire (quelle que soit la cause), mais toujours anxieux de vous. Pensez surtout que je vous aime.

S’il y a simple appel avancé sous les armes : je pars avec délai. Donc nous faisons tout pour nous rencontrer dans ce délai, où que vous soyez. J’espère que vous n’hésiterez pas à agir dans ce sens. En conséquence : j’attends de vous un rendez-vous précis. Ceci est très important. Quand la vie peut être suspendue à quelques minutes, on ne doit reculer devant rien, surtout quand il s’agit de défendre l’amour, notre amour, que nous avons jusque-là conservé si précieusement, loin de toute vulgarité, avec tant de délicatesse, et qu’il faut maintenir intact. Vous l’avez dit : par notre amour, la vie doit être belle. Ne doit-on pas tout faire pour offrir à la vie la Beauté ? Si, dès maintenant vous êtes à Paris, ou si, à Valmondois cela vous est possible : dites-le moi, je vous rejoindrai sans perdre une seconde.

Est-ce trop vous demander ? Tout ce que j’écris là est dicté par l’immense amour que j’ai pour vous. Vous savez bien, chérie, que “je vous aime”. Enfin, pour en finir avec les “précautions à prendre”, puisque cette lettre pourrait être la dernière en période de paix. Je tiens à vous avertir que, ici, vous serez toujours la bienvenue : s’il vous faut quitter Paris, ainsi que votre mère, n’oubliez pas qu’un coin perdu en France existe, où, quoiqu’il advienne vous vous trouverez chez vous. Pensez-y : c’est sérieux. Tout cela vous paraîtra peut-être d’un aspect exagéré mais je crois qu’il vaut mieux tout prévoir. Nous serions trop malheureux si nous étions surpris par les circonstances.

La maison est toujours en rumeur : mon frère aîné est retenu à Vincennes (sous-lieutenant d’artillerie lourde) alors qu’il devait venir en permission libérable. Mon frère cadet, le saint-cyrien, vient ce soir de recevoir sa feuille de rappel : il doit rejoindre Cyr [sic] après-demain. Cela fait donc 4 membres de ma famille (2 beaux-frères officiers) “sous les drapeaux”, et moi, j’attends.

Et je vous aime.

Si je pars sans vous voir, vous saurez que je vous aime intensément, que vous m’avez beaucoup donné, et que vous avez été, que vous êtes tout pour moi. Je vous dois beaucoup. Vous avez été pour moi cette petite fille qui comprenait combien l’amour doit être grave et sans compromissions s’il veut vivre et rendre fier de vivre.

Sachez qu’en retour, je vous ai aimé et vous aime. De quoi remplir une vie.

François

Écrivez-moi vite si vous le pouvez !

F.