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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris], 20 novembre 1938

“VOUS AURAIS-JE REPRISE À MOI COMME JE L’AI FAIT CE SOIR SI MON AMOUR AVAIT CHANGÉ D’UNE PARCELLE ?”

4 pp. in-8 (269 x 209 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 20 novembre 1938

Ma petite fiancée bien-aimée,

Après cette soirée toute pareille à toutes nos soirées, je veux encore passer quelques instants à vous dire que je vous aime. Je suis chez mon frère, seul, mais je recrée votre présence, je sens le parfum des violettes, et je sens votre visage mouillé de pluie, et je vous sens contre moi, mon bien toujours le plus précieux. Ma douce petite fille, je viens de lire votre lettre, et je m’interroge. Êtes-vous triste en cet instant ? Vous ai-je dit que “je vous aime, avec une certaine réserve” avec “un peu de déception sur la confiance” que j’ai mise en vous ? Oh ! Non, ma chérie je vous aime totalement. J’ai toujours une confiance totale en vous. Et je crois vous l’avoir dit ce soir, répondant, sans le savoir à votre attente.

La peine que j’ai éprouvée n’existe plus, pas même la trace. L’étonnement si douloureux dont j’ai tant souffert hier soir a disparu. Nous avons oublié les deux principaux ennemis de notre amour : vous et moi. Cela nous met en garde contre eux. Un peu de surveillance : ils seront à notre merci. L’expérience est toujours utile surtout quand elle s’inscrit durement. Et maintenant, en route pour notre amour tel que nous l’avons rêvé, tel que nous l’avons vécu.

Ne croyez pas que mon ambition soit moins grande ! Si je vous ai dit que je me contenterais désormais d’un étage moins élevé, c’était pour vous éprouver et mieux vous faire comprendre le danger des moindres défaillances. En réalité, ma toute petite fille très chérie, je veux continuer avec vous un même amour sans limites et tout de confiance. À vous je dirai, (moi qui fus toujours si secret), toutes mes confidences, tout ce dont je souffre, tout ce que j’aime. Parce que vous êtes celle que j’aime, parce que vous serez ma femme, je veux que tout soit mis en commun. Ne craignez pas ma déception ou ma tristesse, puisque je sais que vous m’aimez, puisque je crois en votre don absolu. Ma Marie-Louise que j’adore, vous aurais-je reprise à moi comme je l’ai fait ce soir si mon amour avait changé d’une parcelle ?

Maintenant je suis très calme, et heureux. Je vous disais que ce calme et ce bonheur seraient peut-être difficiles à reconquérir : je me trompais. Dès ce soir, et parce que nous avons compris nos craintes et notre amour et notre certitude, je me retrouve en votre compagnie comme toujours. Et je pense que j’adore ma fiancée si détestable !

Tout à l’heure, je rejoindrai le Fort d’Ivry. Ça m’ennuie. Reprendre cette vie matérielle, fatigante et vulgaire ne me plaît guère ! Mais je l’accepte. Utile aussi cette épreuve. Et puis, que représentent ces ennuis si minces ! Je vous aime et le reste compte si peu ! Qu’ils passent comme ils voudront ces jours qui me séparent du jour où vous ne me quitterez plus ! Ma pensée vit avec vous et se joint à la vôtre. Et cela vaut bien quelques tracas !

Et puis demain, ma très chérie, je vous verrai (sauf empêchement insurmontable côté militaire, toujours à craindre). J’attendrai comme prévu vers 18h-18h1/4. Quel que soit le temps ! Que vienne vite ce moment où vous serez de nouveau près de moi ! Je ne peux plus me passer de vous. Qu’avez-vous fait ce soir ? Moi j’ai dîné avec mon frère et ma sœur. Celle-ci m’a rapporté les échos du mariage d’hier. Branle-bas dans la maison ! Envahissement par un tas de gens, cérémonie et cérémonial, émotion. Ma cousine est partie au milieu des pleurs du cercle de famille. Et c’est vrai qu’il y a dans le mariage un déchirement douloureux : le passé tombe comme un vieux pan de mur, et que sera l’avenir ?

Ma bien-aimée, pourtant, comme je serai heureux ce jour où je vous enlèverai ! Et comme je serai grave de me sentir responsable de votre bonheur. Que ferai-je de votre vie ? Ma chérie, je vous donnerai tant d’amour, nous nous aimerons tellement, que nous éprouverons bien des difficultés à n’être pas heureux !

Très chérie, je vous adore. Ce qui ne m’empêche pas de retomber dans le matériel ! Je vous remercie de vos “poches” somptueuses ! Diable, je serai bien soigné s’il en est toujours ainsi. Maintenant, pensez à mes chiffons. Tachez de me les apporter demain soir.

Il est temps de rentrer : métro, autobus, puis mon lit de sangle. Avant de me coucher, je ferai ma prière toute pour nous et les nôtres. Je demanderai à Dieu de nous laisser toujours l’un à l’autre, aussi unis que ce soir quand je vous tenais contre moi. Et puis je m’endormirai, ma fiancée, sûr de me réveiller avec notre amour aussi vivant en moi. Alors, bonsoir. Ah ! Ne me quittez pas, chérie, sans que je vous embrasse aussi tendrement que je vous aime.

François

Si vous en avez le temps, écrivez-moi demain. J’attendrai le courrier de mardi avec tant d’impatience !

Et pour finir,
ma chérie,
je vous aime.

Fr.