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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 25 novembre 1938

MITTERRAND ET PASCAL.

EXTRAORDINAIRE LETTRE SUR LA RAISON, L’AMOUR, LE CORPS ET L’ÂME :

“LE CŒUR N’A PAS SES RAISONS QUE LA RAISON NE CONNAÎT PAS : IL IMPOSE À LA RAISON SA LOI, QUI N’A PAS BESOIN DE RAISONS POUR TRIOMPHER”.

“L’AMOUR DOIT ÊTRE TOTAL ; SON EXIGENCE EST INFINIE. TOTAL : IL VEUT LE DON DE TOUT L’ÊTRE, SON CORPS ET SON ÂME. INFINIMENT EXIGEANT : IL NE S’ARRÊTE PAS AU CORPS ET VEUT SAISIR L’ÂME. ET SI L’ÂME SE DÉROBE, IL FUIT”

4 pp. in-8 (269 x 209 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 25 novembre 1938

Ma Marie-Louise bien-aimée,

Hier, je vous attendais. À peine une pointe d’inquiétude, mais je savais que vous alliez venir. Et c’est ma Béatrice telle que je l’aime (comment pourriez-vous faire pour que je ne vous aime pas ?) que je retrouve avec sa robe nouvelle, ses cheveux un peu dépeignés et son sourire. Vous étiez gaie, ma bien-aimée, et vous aviez raison d’être heureuse. Vive la pluie quand elle tombe sur votre visage ! Et vive votre sourire puisque je l’aime. Vous ne pouvez savoir de quel amour je vous entoure et je crois que vous m’aimez. Quelle raison aurions-nous d’être tristes ?

Et pourtant ce soir, j’ai besoin de toute ma philosophie pour ne pas flairer la mélancolie. Il est bien difficile de vivre un jour sans vous, ma peau de pêche ! Depuis plus de six mois, je vous demande un remède, et vous, cruelle, n’aidez en rien ma guérison. Vous méritez un châtiment, la corde ou le poison ?

En attendant, c’est moi que l’on punit. Muni d’un stoïcisme tout antique, j’ai tendu au médecin mon bras et mon épaule, et flic ! Me voici malade artificiel. Pendant quelques minutes, ça m’a donné un rude coup. Ça m’a donné l’occasion de serrer les mâchoires. J’aurais été trop vexé de perdre l’esprit devant ces militaires que je dédaigne. Et maintenant, je traîne un corps endolori et raidi, qui, tout juste me permet de vous écrire. Mon bras droit est en effet encore vaillant et demeure mon meilleur auxiliaire pour les deux tâches primordiales de ce jour : jouer à la belote, et vous prouver que je vous aime.

Je n’ai pas voulu me coucher. J’ai lu le Démon du bien de Montherlant (coïncidence : il estime le mariage valable pour deux ans !). Pauvre mariage ! Ou pauvre Montherlant ! Il croit aimer et ne connaît pas l’amour. La fidélité ne va qu’avec l’amour, et celui qui ne sait pas s’attarder n’en connaît pas la douceur. Il est facile d’être spirituel et de rire et de critiquer quand le cœur ne saigne pas. Le cœur n’a pas ses raisons que la Raison ne connaît pas : il impose à la Raison sa loi, qui n’a pas besoin de raisons pour triompher. Et si le cœur n’avait que des raisons, il serait toujours battu. Ma Marie-Louise que j’adore, c’est pour cela que je veux vous aimer pour toujours : si ma raison s’en mêle, elle me dit que l’amour passe, mais mon cœur lui répond qu’elle n’y connaît rien. A-t-on jamais aimé avec sa raison ? Pourquoi confondre deux domaines que sépare un mur trop large pour jeter un pont ? Encore l’image est-elle un peu inexacte. Le cœur n’a pas besoin de ponts pour visiter la raison, mais la raison qui sait la géométrie et la longueur du pas et la chute du corps ne peut franchir l’espace sans point d’appui. Celui qui voit l’amour du dehors juge avec sa raison et tout lui devient incompréhensible. Qui peut m’expliquer l’éternel, qui peut m’expliquer le temps, la vie et la mort, avec sa raison ? Il est fou de croire à l’éternité, il est fou d’aimer l’invisible, il est fou d’adorer un Dieu mort sur un gibet. La raison capitule. Doit-on en conclure que rien n’existe que ce qu’elle peut contrôler ? Non, le cœur conclut, et il croit en lui, il sait la force de l’amour. Pas besoin d’un mètre, ou d’un poids étalonné pour mesurer l’amour. Pas besoin de la raison pour mesurer la force de l’Amour.

Ma toute petite fille très chérie, vous voyez que l’état fiévreux ne m’empêche pas de disserter ! Mais cela me plaît de vous écrire, comme si vous étiez près de moi, attentive à mon débat intérieur, transporté hors de moi par vous seule.

Je pense soudain à mon roman ! Vous êtes bien la seule personne au monde à qui j’aie pu confier un peu de ce qui roule au fond de mon lamentable cerveau ! Avez-vous un peu réfléchi au sens de ce roman qu’il ne me reste plus qu’à écrire ? Ce n’est pas l’amour qui meurt et abandonne celui qu’il tient, c’est au contraire qu’il vit et se dépasse lui-même et veut un achèvement idéal. Là encore, l’absolu rencontre l’amour et l’explique. L’Amour doit être total ; son exigence est infinie. Total : il veut le don de tout l’être, son corps et son âme. Infiniment exigeant : il ne s’arrête pas au corps et veut saisir l’âme. Et si l’âme se dérobe, il fuit.

Ma pêche très aimée, je vous ennuie peut-être avec ces histoires. Mais j’ai la manie de l’analyse : grave défaut. Je sens que j’aimerais passer toute ma vie, penché sur nous, à l’affût des moindres nuances de notre amour. N’est-ce pas dangereux ?

Ma très, très chérie, vous me demandiez comment, vous absente, je vous imaginais. En ce moment, je vous revois avec les gouttes de pluie sur vos joues, sur vos lèvres et je sens en moi l’immense soif, le désir de les boire. Et vous riez en attendant ce vieux chamberlain, et moi je tiens votre main dans la mienne et tout le reste m’est égal.

En ce moment, mes voisins de lit dorment ou parlent doucement. L’un fredonne un chant du limousin. Chacun reconnaît dans son crâne le trot de la fièvre. Ça caracole un peu partout, par les tempes, l’échine, les reins. Bah ! Mon bras suffit pour vous exprimer mon amour. Et ma tête est suffisamment libre et sûre d’elle pour se raconter à elle-même qu’elle vous aime, qu’elle vous adore. Curieuse sensation d’une ivresse un peu délirante ! Pourvu que ça s’arrête là et que ma nuit me laisse loin d’ici, me permette de vous rejoindre. Ma très chérie si douce comme il fait bon près de vous. Découverte qui me bouleverse et me déchire : lorsque vous êtes contre moi, et que je vous sais toute à moi, je comprends que jamais je ne posséderai plus merveilleux bonheur. Et je sais le secret du bonheur. Ma petite fille adorée. Grâce à vous.

Pourrai-je vous donner un bonheur aussi grand que mon amour ? Maintenant je vais porter cette lettre à la boîte. Comme chaque fois je vous quitte avec peine. Recevrai-je demain la lettre que j’attends impatiemment ? Marie-Louise chérie, j’espère que vous m’écrivez chaque jour. Je veux ce témoignage de votre pensée constante : j’ai tant besoin de vous ! Me pardonnerez-vous cette exigence ? Si vous saviez comme les journées sont longues loin de vous, ma fiancée !

Je vous écrirai sans doute demain. (Je crois que d’ailleurs le Quartier sera consigné demain en raison des grèves. N’allez pas du côté des bagarres. Quitterez-vous Paris pour le week-end ? Que cela ne vous empêche pas de m’écrire !). Ma bien-aimée, je ne vous abandonne pas tout à fait. Mais la fièvre me réclame et me dispute à vous.

Mais c’est encore vous que je préfère ! Car je vous adore ma toute petite fille, ma fiancée, pour toute la vie.

François

1° P.S. Si par hasard je pouvais sortir dimanche soir, je vous le dirais dans ma lettre de demain.
2° P.S. Le vent souffle en tempête. Va-t-il de votre côté ? S’il va vers vous, qu’il vous apporte mon amour.

Fr.

Second feuillet légèrement froissé dans sa partie inférieure