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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 7 décembre 1938

REMARQUABLES CONSIDÉRATIONS SUR LE STYLE, ET L’INDÉPENDANCE D’ESPRIT :

“LA VIE S’ÉVERTUE À TRANSFORMER L’ÂME DES HOMMES PAR MIMÉTISME. OPPOSONS-LUI RÉSISTANCE”.

FRANÇOIS MITTERRAND ÉVOQUE “CET ÉTERNEL BESOIN D’ÉVASION”.

4 pp. in-8 (207 x 134 mm), encre noire, papier quadrillé. 

CONTENU : 

Le 7 décembre 1938

Marie-Louise ma bien-aimée,

Ce matin, j’ai bénéficié d’une halte inattendue : les autres sont partis en promenade de 25 kms, tandis qu’en compagnie de trois de mes camarades, je me suis trouvé exempté de service. Je ne sais pas exactement pourquoi : peut-être parce que nous seuls seront piqués vendredi.

Au moment où je commence cette lettre, on me donne le mot que vous m’avez écrit hier. Avec vous, je trouve bête que nous nous soyons manqués ! À une minute près sans doute. C’est vexant. J’attends avec tant d’impatience ce moment où je puis vous sentir près de moi. Vous me réprimandez pour avoir supposé une diminution de votre amour. Vous avez raison et je fais amende honorable. Jamais plus je ne mettrai en doute la vérité de notre amour. (Je le faisais d’ailleurs sans trop y croire). Nous sommes liés pour toujours. En effet, il s’agit de bâtir notre vie sur des fondements définitivement établis.

Ma bien-aimée, si vous saviez le bonheur que me donne la certitude de votre tendresse. Quelle joie de savoir que rien ne peut nous séparer ! Que notre union possède une solidité de roc ! Je reprends encore une fois cette lettre. Je viens de vous quitter et j’éprouve encore la sensation de votre présence, tout contre moi, tandis que l’air frais du soir nous frappait le visage. Vous ai-je assez dit que je vous aime ? Mais je ne puis sortir de ces quelques mots “je vous aime”, tant ils contiennent d’amour pour vous. Ma pêche chérie, je vous adore. Aurais-je pu vous aimer à moitié et vous appeler ma fiancée ? Je me demande même parfois d’où vient ce sentiment absolu. Je vous jure qu’il doit être difficile d’aimer plus que je vous aime.

Vous me disiez ce soir qu’une faute de grammaire vous détourne d’un livre, et que si moi-même je n’observais pas la loi grammaticale, vous ne pourriez lire mes œuvres (présentement en puissance !). Je comprends votre sentiment. Toute négligence, toute ignorance me déplaît, surtout si elle s’étale. Mais je crois qu’il faut admettre un certain abandon de forme, une certaine nonchalance qui évite le ton étriqué, sec, qui s’écarte du purisme exagéré. J’en parle avec d’autant plus de vérité que j’ai moi-même trop tendance à retoucher la forme, à m’empêtrer dans les détours du style, et cela à l’encontre de l’idée, du fond. Vous savez, en excellente élève et fort travailleuse, le couplet de Malherbe sur la question ! Je crois que la vie, pour être rendue dans son mouvement exact, a peine à se plier à des règles de langage trop définies. Elle risque d’y perdre sa vigueur, son naturel, sa confusion. (Je ne veux pas dire qu’il est nécessaire de contrarier la grammaire à plaisir !).

Ma toute petite chérie, 4e temps. Je viens de parler longuement avec trois de mes camarades, autour d’un rhum Saint James. Discussions : littéraire, diplomatique. Je me suis retrouvé dans mon vieux milieu abandonné pour le froc militaire. Bah ! C’est le jeu du temps. La vie s’évertue à transformer l’âme des hommes par mimétisme. Opposons-lui résistance. Et j’essaie de recréer le cadre de mon esprit à force de volonté. Quand je vous parle des corvées que j’exécute à la caserne, ce n’est pas pour le pittoresque. C’est pour mieux vous montrer que l’important n’est pas dans la tâche, mais dans l’esprit. Où réside cet éternel besoin d’évasion, le fait le plus brutal n’a pas de prise.

Ma bien-aimée, ma Marie-Louise tant chérie, je vous parle d’un tas de sujets, sans beaucoup de suite. Je continuerai pourtant ainsi demain. Pour l’instant, je vais m’arrêter. Pas de vous parler, mais de vous écrire. Sachez encore une fois que mon seul bonheur réel me vient de vous. Que vous êtes le seul être au monde qui compte essentiellement pour moi. Tout ce qui nous séparerait me déchirerait de telle façon que jamais la blessure ne se fermerait. Vous êtes ma vie, mon amour. Ma petite fille, comme si vous étiez contre moi, toute fraîche, je vous donne mon amour. Et c’est le don de tout moi-même.

François

Pour vendredi, revenez du lycée à pied. F[rançois] Dalle vous apportera lettre et livre. Bonsoir, chérie. Je vous adore.

Fr.