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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 9 décembre 1938

“ALLER AU CŒUR DES RÉALITÉS, PERCER LES COUCHES DE POUSSIÈRE, LES JUGEMENTS DÉFINITIFS, REDÉCOUVRIR LE SENS DES BÉATITUDES”.

LECTURE DE BERNANOS ET ATTENTE AMOUREUSE.

SUPERBES PROPOS SUR LE STYLE ET LE REFUS D’UNE PURETÉ EXCESSIVE : “STENDHAL ME PLAÎT DAVANTAGE QUE FLAUBERT”

4 pp. in-8 (205 x 134 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 9 décembre 1938.

Ma très chérie,

Me voici de nouveau avec une épaule ankylosée, et une allure embarrassée. Grâces soient rendues à la piqûre de ce jour : elle me laisse la tête libre et le corps sans fièvre. Sur le coup, j’ai assez souffert, désagrément pimenté par le spectacle réconfortant de camarades en syncope ! Je suis donc resté toute la journée soit dans ma chambre, soit dans le casernement, sans programmes fixe. J’ai pu me recueillir un peu, au centre de cette vie agitée. J’ai lu la moitié des Grands cimetières sous la lune de Bernanos : avec grand intérêt. J’aime la position de cet homme que n’entrave aucune définition. Il aime l’absolu et s’il découvre le relatif, il le pourchasse où qu’il soit. L’Église espagnole, l’Armée des Francs, il leur crache son mépris car il n’admet pas que l’on appelle croisade ce qui n’est que la revanche des possédants. Non pas qu’il les attaque, lui, royaliste, par paradoxe, ou par sentiment vulgaire d’indépendance apparente. Mais parce que tout contre-sens, tout abus de confiance le révolte. J’avoue que cette position me plaît : ne pas se laisser piper par les mots, par l’ordre établi, par les cadres imposés, mais aller au cœur des réalités, percer les couches de poussière, les jugements définitifs, redécouvrir le sens des Béatitudes.

Ma joie bien-aimée, j’ai subi le plus bravement possible votre attaque en faveur du purisme, et j’en profite pour mettre au point ma pensée à ce sujet. Je fais partie d’un clan dont vous êtes adepte ; nous ne sommes que frères ennemis d’un jour : nous sommes l’un et l’autre horriblement délicats. J’y viens : puristes. Je ne renie donc pas mes origines et si je note les travers de ma famille, cela ne veut pas dire que je la condamne ex cathedra. Je ne fais pas l’apologie des fautes de français : elles me révulsent. Je ne dis pas qu’un style négligé est plus beau qu’un style soigné. Je refuse seulement d’admettre que le style, s’il possède les qualités essentielles de mouvement, de nombre et d’images, soit condamnable parce que anti-grammatical. Stendhal me plaît davantage que Flaubert, Barrès qu’Anatole France, Balzac que Mérimée. Stendhal, Balzac, Barrès n’étaient pourtant pas spécialistes du mauvais langage, et pouvaient se parer du titre d’esthètes, mais leur langue n’est pas l’esclave de la règle. Je crains toujours de sentir dans la phrase bien ajustée une sécheresse de pensée qui ne sait pas s’abandonner.

Vous me direz que vous ne confondez pas purisme et travail de moine copiste, purisme et léchage consciencieux du style. Et je vous croirai et nous pourrons nous entendre : ce que je reproche au style trop net, c’est une ressemblance avec le scrupule excessif, marque d’impuissance du cerveau. C’est sa qualité d’analyse trop poussée. Je vois là un énorme danger, sans doute parce qu’il me guette, et je pars en guerre contre moi-même. Mais si l’écrivain possède un style aussi juste que sa pensée, aussi conformiste que sa pensée l’est peu, alors j’approuve, et je termine comme vous : “c’est un criterium”.

Ma petite fille très chérie, merci de votre lettre. Je crois indispensable cette continuelle conversation, maintenant que nous nous voyons moins souvent. Nous ne devons pas ralentir la marche en avant. Et n’avoir qu’une correspondance très intermittente risquerait de nous déshabituer l’un de l’autre. Comme cela, tout continue, et c’est splendide. Je suis jaloux, ce soir, du Moi qui pouvait se promener dans le vent, et fouler les feuilles mortes, et s’impatienter, et disputer, et sentir le bonheur en lui monter par bouffées, en compagnie d’une petite fille au goût de pêche, et si douce.

Ma Marie-Louise, je vous dois la seule aventure du monde auprès de laquelle le plus beau rêve n’a pas de sens. Je vous aime. Sentez-vous que votre main dans la mienne, votre visage près du mien, expliquent tout ? Ma bien-aimée, vous avoir donné ma vie ressemble encore à de l’avarice. Quand vous reverrai-je ? Je ne puis présager de mon état de demain. Mais il y a presque certitude que je pourrai être soit entre 18h et 18h1/4 à Vavin, comme d’habitude, soit à 18h30 à Denfert-Rochereau (entrée du Bd de Raspail). Venez, j’en serai tellement heureux. Et si possible pour vous, passez d’abord rue Vavin : ça risquerait de nous faire gagner une demi-heure. Pour dimanche : rendez-vous toujours à 17h30 au même endroit que de coutume (certainement).

Bonsoir, ma chérie. Je vous aime au moins jusqu’à demain soir !

François

(Si par hasard je vous ratais demain, il ne faut pas se manquer dimanche ! C’est sûr ! Fr.)