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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 13 décembre 1938

AMOUR ET CONSCIENCE DE L’HISTOIRE.

DEUX CHOSES PRÉOCCUPENT FRANÇOIS MITTERRAND LORS DE SON SERVICE MILITAIRE : SA FIANCÉE ET LA “NAISSANCE DES DICTATURES” SUR LESQUELLES IL A UN PROJET DE LIVRE

2 pp. in-8 (268 x 209 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 13 décembre 1938

Ma délicieuse chérie,

Toujours les mêmes conditions : assis sur mon lit, et sans appui stable pour mon papier. Je vous écris cela pour excuser à priori écriture et propreté. La journée s’est passée d’abord dans des travaux minutieux d’armurerie : j’ai dégraissé quelques fusils. Ce n’est pas trop ennuyeux mais ça n’arrange pas la blancheur des mains. Cet après-midi : rien de particulièrement fatigant. Cela valait mieux, j’avais du sommeil de retard. (Ce matin levé à 5h) et courir sur les buttes du fort ne me souriait pas. Demain, les autres sont piqués. Cela me promet donc pas mal de corvées ! Il me faudra sans doute peindre des murs ! Je préfère quand même cela au nettoyage des plats !

Passons à un ordre d’idées relativement supérieur. On dirait que certains jours sont marqués. Pour samedi, voici que l’on veut me retenir à tout prix pour servir de chevalier servant. Plusieurs invitations, dont je n’ai d’ailleurs pas la moindre envie de profiter, puisque je me fais une grande joie de vous rejoindre ce soir là, m’ont valu ce matin un succès d’admiration lors de la distribution de lettres ! Ça me fait rire quand je pense à ces jeunes filles du monde qui s’attribuent un danseur et l’imaginent paré de l’habit, des vernis et de la cravate blanche, alors qu’il traîne des godillots grossiers, un bourgeron peu appétissant et que son chef s’orne d’un calot percé !

Je trouve d’ailleurs la transition fort plaisante. Expériences diverses aussi utiles à la formation. Le caractère y trouve toujours son compte. Au fond, pour se réaliser complètement, il est nécessaire de tout connaître. Et si ce métier que je fais aujourd’hui comporte des petitesses, il possède aussi des avantages. L’âme n’est jamais absente là où vivent les hommes, ni la délicatesse. Même une certaine beauté : celle de la rudesse qui n’est pas la brutalité, de la maîtrise de soi. Il n’y a plus là plaisir dilettante, mais on peut y trouver un plaisir d’esthète.

Ma toute petite pêche, merci de votre lettre : nouvelle parcelle de bonheur que vous me donnez ; bref passage d’un très long roman que nous ne faisons que commencer. Hier, je me sentais en veine décomposition. J’ai ruminé toute une partie de la journée certaines idées concernant un sujet qui me tient à cœur : la naissance des dictatures. Il faudra qu’un jour où j’aurai oublié que vous êtes une toute petite fille, je vous en entretienne. Je crois avoir déjà un ensemble de principes intéressants dont je puis tirer matière d’articles ou de conférences, peut-être de livre. Ma chérie, vous verrez comme je saurai bien vous ennuyer de mes théories !

Ma très chérie, je vais vous envoyer tout de suite cette brève lettre. Elle vous prouvera ma constante pensée. Or, je ne pense que lorsque j’aime. Le reste du temps je mange, je bois, je me dore au soleil et je dors : mais je vous aime même lorsque je ne pense pas. C’est un criterium. Good night ma Zou bien-aimée.

François

Pour demain mercredi, entendu : 18h, 18h15 c’est sûr. J’arriverai probablement assez tôt, du moins je l’espère.

Fr.