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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 19 décembre 1938

ANALYSE DE SOI.

“VOUS AVEZ DÉTRUIT LA MÉCANIQUE QUE JE MONTAIS : MA MÉCANIQUE EXCLUAIT LA SOUFFRANCE, ET LE BONHEUR À TIRE D’AILES. VOUS M’AVEZ DONNÉ LES DEUX”

4 pp. in-8 (269 x 209 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 19 décembre 1938

Mon Zou chéri, je vous écris le visage encore hâlé par le vent qui court le glacis. Mes doigts sont gourds ; tout à l’heure, ils semblaient des glaçons. Cela m’a procuré de charmantes sensations. J’ai fait aujourd’hui la connaissance du froid : son shake-hand est rude ; on a envie de crier, mais on sourit par politesse et amour-propre. Et puis, le dos tourné, on remue péniblement les articulations, avec une sorte d’inquiétude satisfaite.

Ma pêche chérie, hier j’ai retrouvé le cafard de collégien. J’avais vécu toute cette semaine sur ma joie de vous voir samedi et dimanche. Et voilà que l’on m’en enlève la moitié. J’avais pensé vous emmener avec moi danser un peu, et voilà que vous êtes allée danser et rire loin de moi. On m’a volé votre présence. Rien ne pouvait me toucher davantage.

Et puis, je suis allé à cette “matinée” dansante. Elle fut sympathique. Orchestre excellent. Hôtes aimables. Je traînais bien un peu de sommeil de retard. Mais la musique et le champagne (ce champagne dont j’ai été si chiche avec vous, ce dont j’éprouve quelque remords) aidant, le sommeil a fui. Et en partie le spleen. J’ai écrit puis arrêté une lettre à votre adresse un peu contradictoire. Je ne vous l’ai point envoyée. Et me voici de nouveau ce soir prêt à reprendre notre conversation.

Ma bien-aimée, je pense que je suis un animal de complexion à la fois robuste et fragile, patiente et versatile. Je suis comme un diplomate qui pendant toute sa carrière aurait suivi une politique toute de ruse et de finesse et qui tout d’un coup frappe du poing et montre les dents. Logique de pensée, mes actes tout à coup deviennent illogiques. Le malheur ou le bonheur m’en laisseraient le temps que je me sentirais capable de créer au même moment des hymnes de joie et des chants de tristesse. Je ne sais pas si je suis volontaire, mais je suis acharné : et les résultats sont souvent les mêmes. J’obtiens par la brutalité ce qui s’offre à moi par la douceur.

Ma bien-aimée, cette analyse vous semble sans doute sans liens. Ces liens pourtant existent. Je les sais. Mais pourquoi ainsi vous parler de moi ? Je le sais aussi. Ma toute petite fille, avez-vous de la chance ou non d’être unie à moi à jamais ? Cela dépend beaucoup de vous. Vous êtes toute-puissante, absolument. Mais que votre amour comble ces mains, ce corps, cette âme que je vous tends. Que votre tendresse leur donne ce qu’ils veulent. Cet animal versatile, ce diplomate transformé, ce poète lunatique, ce patient qui joue son jeu avec acharnement sont capables de toutes les folies.

Et puisque je parle de moi, de ma folie, de ma passion, je vous dis ma chérie, que jamais vous n’aurez la charge d’un fardeau plus lourd et plus fragile : c’est ma vie que vous tenez en vous, parce que je vous aime et que je crois en votre amour. Mais mon amour est infiniment exigeant, et je ne connais pas même mon exigence. Vous avez détruit la mécanique que je montais : ma mécanique excluait la souffrance, et le bonheur à tire d’ailes. Vous m’avez donné les deux.

Ma Marie-Louise bien (tellement) aimée, mercredi et jeudi nous ferons le point. Il faut que je vous parle de quelques expériences et de leurs résultats obtenus pendant ces dernières semaines. Et puis, j’ai besoin de vous dire longuement mon amour. Cela fait longtemps que nous n’avons eu de minutes bien à nous. J’ai hâte de les retrouver. Elles sont si merveilleuses.

Je termine cette lettre debout. Il fait très froid et il me faut me remuer.

Votre tante a-t-elle été scandalisée de vous voir vous “compromettre” avec moi samedi soir ? En avez-vous entendu parler ? Dites-le moi. Sachez au moins que je ne veux pas que vous éprouviez le moindre ennui chez vous à cause de moi (je tiens à vous le répéter). Et surtout, que je suis prêt à faire quoi que ce soit qui puisse vous aider dans la réalisation de notre but : notre union. Quoi que ce soit.

Pour mercredi, ne soyez pas trop effrayée par le froid. Venez, ma toute petite fille. Si vous arrivez avant moi, abritez-vous par exemple dans une pâtisserie (gare à la ligne !) de la rue Vavin (la plus proche du lieu habituel). Je vous rejoindrai. Je compte d’ailleurs n’être pas en retard. Mais puisqu’il faut tout prévoir pour ne pas se manquer, agissez ainsi : vous éviterez le froid si vif. Pour la suite ne vous effrayez pas non plus. Cette fois j’aurai pitié de vos mains “mêlées”. Nous ne resterons pas dans le vent. Ma très chérie, à mercredi. Je vous écrirai de nouveau demain. Pourvu que je reçoive une lettre de vous ! Vous me manquez tellement. Je vous aime tant. J’ai tellement hâte de vous avoir pour toujours à moi, près de moi.

François

Demain matin : je me lève à 5 1/4. Je vais tirer à Montrouge ! Que cela ne vous réveille pas. Mais moi je penserai à vous tout le long du chemin.

À demain soir, ma bien-aimée, je vous adore.

Fr.