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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 29 décembre 1938

“JE SUIS UN PEU COMME UN RAVISSEUR ÉMERVEILLÉ DE SE SAVOIR AIMÉ”.

“LA LITTÉRATURE, LA POLITIQUE ME TENTENT, MAIS ME MANQUE UN AXE D’ACTION… MON AMOUR POUR TOI DONNE À MA VIE UN CENTRE”

4 pp. in-12 (200 x 152 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 29 décembre 1938

Vous rendez-vous compte, ma très chérie, de votre importance ? Depuis que je vous aime (depuis quand ?) ma vie, si libre autrefois, ne connaît que cette alternative : immense joie d’être avec vous, tristesse amère d’être loin de vous.

Aujourd’hui, c’est la tristesse qui l’emporte. Je ne peux pas me passer de vous. Tout m’est insupportable qui n’a pas vos cheveux, vos yeux, vos lèvres, votre parfum, tout ce qui n’est pas vous. J’essaie de secouer mon ennui mais rien n’y fait : trop proche de moi est votre sourire, trop proche votre tendresse, trop proche notre intimité si charmante d’hier soir. Vous ai-je dit assez mon amour, vous ai-je assez prouvé l’adoration que j’ai pour vous, ma toute petite fille bien-aimée ? Alors, pour tromper cette peine qui m’envahit, je pense à vous. Je mêle le passé et l’avenir : telle vous étiez hier encore tout près de moi, telle je vous imagine chez nous, le long des heures et des jours et des ans où nous aurons le loisir merveilleux de nous aimer.

J’élabore l’édifice difficile de notre vie. Difficile parce que chaque forme, chaque tendance de l’amour possède en soi une exigence infinie. Comment éviter, ou allier les contradictions de l’âme et du corps ? Au fond, les hommes ne sont que des Bêtes à absolu.

Ceux mêmes qui semblent vivre avec des désirs bornés, des aspirations médiocres, traînent avec eux le regret d’une beauté qu’ils n’entrevoient même pas. Il suffit de considérer leurs visages, dans la gaieté ou dans le chagrin, pour reconnaître derrière le rictus une ébauche d’âme.

Et moi, je sais l’existence de l’âme, et je connais cette beauté idéale que je veux approcher. Je pense que l’amour est la clef de tout mystère, la seule explication du monde. Et je veux que mon amour s’accorde à mon rêve.

Si je ne pensais pas ainsi, ma Bien-aimée, je ne vous aimerais pas comme je vous aime. Et la source du bonheur que j’éprouve à vous aimer repose dans la certitude de notre entente complète. Ce problème de la vie (l’âme et le corps, tous les moralistes s’y sont essayés !) si difficile à résoudre, il faut continuer à lui donner la même solution. Voyez-vous, ma Marie-Louise tant chérie, ce qui me prouve que notre voie est bonne c’est que jamais avec vous je ne me trouve dépaysé : ce que vous me donnez de vous, ma fiancée, avec tant d’amour et de confiance, avec quelle ferveur je le reçois. Je le prends. Je suis un peu comme un ravisseur émerveillé de se savoir aimé, et qui trouve enfin le secret qu’il cherchait au cours de sa vie vagabonde : je t’aime, ma bien-aimée ; comment pourrais-je ne pas t’aimer toute entière : la vie est aussi simple que ton visage lorsqu’il m’appartient. L’âme veille toujours dans la ferveur de mon amour.

Pourquoi vous dire cela ma petite fille ? Parce que j’y réfléchis souvent. Notre vie-à-deux ne nous prendra pas au dépourvu, chaque ligne en sera belle.

Hier, tu me demandais mes défauts. Et je t’avouais ce péché capital : la paresse ou, pour mieux satisfaire mon amour-propre : le dilettantisme. Je crois que ce défaut vient de ce que je n’ai pas de but unique et très précis. Je multiplie trop mes projets : je mêle mes rêves d’action et de pensée. La littérature, la politique me tentent, mais me manque un axe d’action. Et c’est là que tu peux remplir un rôle essentiel. Tu peux me donner cette continuité qui me manque. Mon amour pour toi donne à ma vie un centre : tu peux tout pour moi. Par exemple, si j’arrivais avec ton aide à vaincre ce “péché capital”, je devrais l’an prochain à la même époque t’offrir pour Noël un ouvrage dont l’auteur ne te serait pas étranger… Mais… Je compte sur toi.

Je vais porter tout à l’heure cette lettre. Je la mets pour le courrier de deux heures : dis-moi quand elle t’est parvenue, dans ton prochain mot.

Ce matin j’ai été piqué pour la 3ème fois. Au début j’ai été très fatigué. Maintenant ça va mieux. Je pense à toi. Je t’aime. Et toi es-tu avec moi par la pensée ? Si tu savais comme je t’aime… Demain, je compte recevoir une lettre de toi : tellement nécessaire. Parle-moi du fond du cœur, de tout ce qui te préoccupe, de tout ce que tu aimes. Cela m’ennuie de te demander ces lettres quotidiennes : cela t’ennuie peut-être encore plus que moi !…

Mais tu sais bien que je ne peux vivre sans toi. Demain je t’écrirai chez toi, longuement. Nous devons nous faire part de toutes pensées. Ne craignons pas d’aborder ensemble tous les problèmes. Nous n’aurons pas trop de la vie pour cela. Samedi : comme convenu, 18h, 18h1/4. Ma Zou que j’adore, je traîne un spleen déprimant parce que je ne vis pas près de toi. Oh vite, ta présence. Je t’embrasse et je t’aime.

François

P.S. j’ai raté le courrier de deux heures. Cette lettre va, je l’espère, partir ce soir par le “Foyer”. Je ne vous ai pas quittée, ma chérie, de toute cette journée, et je m’aperçois que je vous aime encore ce soir. À samedi. Comme il fera bon se promener même sans neige ni feuilles mortes. Lundi, nous aurons peut-être quartier libre. Dans ce cas, essayez d’avoir ce jour-là un peu de temps à m’accorder. Même si vous êtes encore mal éveillée de vos réveillons. Ma Zou chérie, bonsoir. J’ai la tête un peu embarrassée de fièvre, mais ça ne va pas trop mal. Tout à l’heure je vais me coucher. (À vrai dire, je suis étendu depuis un bon moment). Un de mes voisins joue de l’harmonica. D’autres lisent ou parlent de leur permission. Moi je pense à vous. Ai-je tort ? Jamais je n’aurais cru qu’une toute petite fille occuperait un jour ma pensée au point de prendre toute la place. C’est pourtant le cas. Dites-moi, ma chérie, si je dois être plaint.

Demain, je répondrai à quelques questions de vos dernières lettres. Et vous, dépêchez-vous de me dire que vous m’aimez. La foi la plus totale a toujours besoin de sacrements… I love you.

Fr.