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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Paris, 16 janvier 1939

ÉTAPE IMPORTANTE : LA RENCONTRE TANT ATTENDUE DE FRANÇOIS MITTERRAND AVEC LES PARENTS DE MARIE-LOUISE TERRASSE.

“CHEZ TOI, JE FUS FORT BIEN REÇU : D’ABORD TA MÈRE… ”

“JE GARDE L’ACQUIS : NE PLUS ÊTRE IGNORÉ DES TIENS”

3 pp. in-8 (268 x 208mm), encre noire. 

CONTENU : 

Mon Zou que j’adore,

Depuis mon réveil, tu n’as pas quitté ma pensée. Tu fais le bonheur de tout instant de ma vie où tu es présente et je t’aime infiniment. Ma toute petite fille que j’adore, j’ai besoin de te dire cela. Et je le fais ex abrupto au début de cette lettre. Me diras-tu cette fois que je ne sais qu’être désagréable ? Je me désole encore à la pensée de ce que tu as souffert samedi en demeurant ainsi sans nouvelles de moi. Je t’assure que j’éprouve une grande peine à chaque fois qu’à cause de moi (par ma faute ou non), je te vois souffrir. Ta vie est ma vie, et ta souffrance m’atteint à un degré que tu ne peux supposer. Et pour te consoler, je voudrais, mon tout petit chéri, te prendre contre moi et te redonner la joie avec ma tendresse.

La journée d’hier fut occupée entièrement par toi. D’abord, cette promenade où nous avons connu une fois de plus la douceur d’être ensemble et de parler de notre amour. Sais-tu, mon Zou, que je suis un peu ennuyé de t’avoir paru peu aimable ? Si je parle peu de tes qualités et te fais peu de compliments, (tu ne les aimes pas), tu sais bien que c’est pour rire. Une seule chose n’est pas pour rire : je t’aime ardemment et pour toujours. Je ne varie sans doute pas beaucoup mes emplois du temps communs, mais j’aime tant être avec toi, seulement, que je m’écarte de tout ce qui pourrait nous distraire de la contemplation de notre amour : résultat, peu d’extras, et ces longues promenades par le soleil, le vent ou la pluie. Cela pourrait paraître monotone à qui l’examinerait du dehors. Mais ne trouves-tu pas merveilleuses, ma fiancée, ces heures où le reste du monde s’estompe, où seuls nous demeurons, intimement liés, liés par notre amour et notre bonheur ?

Après ton départ, je suis allé du côté de Montparnasse. Je suis entré dans un café, et j’ai regardé la file des gens. À eux, je ne pensais pas, mais à toi, ma bien-aimée. Et cette méditation sur nous m’a rempli de force. Une fois de plus, j’ai en moi la certitude que tu serais ma femme, et ma volonté de fer de réaliser nos projets. Avant d’aller chez toi, je me suis arrêté à N-D des Champs. J’ai prié un instant pour nous. Et tout en moi était en accord avec la ligne que je me suis tracée. J’étais parfaitement en paix. Chez toi, je fus fort bien reçu : j’ai vu d’abord ta mère quelques minutes : à peine parlé de toi sinon pour dire que ces rendez-vous plaisaient guère, mais ton aimable. Puis ton père (ta mère étant aussi présente). Nous avons parlé d’un tas de choses (nous nous sommes surpris à parler sur un ou deux sujets : le principe d’égalité en France etc. assez étranger au centre de la visite…). Nous avons abordé le sujet difficile, là, ton père fut très bien. Il m’a paru un peu embarrassé, même intimidé (c’est tellement grave de peser sur le sort de ceux qu’on aime). Toujours très délicat, il m’a donné l’impression profonde de ne chercher qu’une solution bonne pour ton bonheur. Et je l’aime aussi.

Évidemment, objections prévues : âge, situation, incertitudes de l’avenir, mille difficultés matérielles. Je n’ai même pas essayé de le contredire : à moi de faire mes preuves. J’admets fort bien qu’on puisse douter de moi. Je demande seulement qu’on me laisse le temps de vaincre le doute. Ce que je voulais surtout, c’est obtenir ce minimum de possibilités : te voir, ne plus être ignoré des tiens, garder ma chance. Ce minimum, je l’ai. Te voir : la question de nos rencontres ne fut même pas effleurée avec ton père. Je garde l’acquis : ne plus être ignoré des tiens. La chose est faite. On sait que j’existe et que je t’aime. On sait ce que je veux. Garder ma chance : je n’ai pas laissé toucher à la ligne de positions fixée : continuer notre vie telle que nous la possédons pour le moment. De plus, ton père m’a dit : “vous reviendrez nous voir”. Il a regretté l’absence de ton frère François : “cela aurait pu multiplier les rapports”.

Tu le vois, tout cela n’est pas mauvais. Le pas franchi n’est pas grand. Il marque quand même un progrès. Et le progrès n’a pas cessé depuis le début de notre amour. Pas de raisons pour que cela ne continue pas. À nous deux maintenant de nous mettre en œuvre. Toi, tu dois, je crois sans trop de peine, créer des occasions de se voir en public (façon de parler ! Je veux dire : dans le cercle de ta famille et de ses habitués). Cela, sans tarder. Moi, je dois réduire la prise des objections : montrer la continuité de mon amour pour toi ; créer mon avenir de manière pratique, me faire connaître. N’est-ce pas ma chérie, que nous obtiendrons cela sans aucun doute ! Il est maintenant très possible de se rencontrer officiellement à l’occasion d’une réunion ou d’une distraction quelconque : il suffit d’un coup de pouce que toi seule peux donner. N’hésite pas à montrer que notre amour est plus solide que tout.

Ma Marie-Louise très chérie, je vais te quitter. Demain, je t’écrirai. Je t’aime follement. Ma fiancée chérie, je ne peux t’exprimer suffisamment la force de mon amour. Mais tu sais bien comment les mots remplacent et je t’embrasse avec amour.

François

Mercredi, comme convenu. Avec d’autant plus de certitude que j’ai à te parler de plusieurs sujets fort sérieux. Je t’adore.

Fr.