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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 1 février 1939

“JE SUIS INFINIMENT TRISTE. VOUS NE POUVEZ IMAGINER LE CAFARD QUE JE TRAÎNE EN MOI”

2 pp. in-8 (267 x 208 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 1er février 1939

Ma toute petite fille adorée, j’étais sans doute trop joyeux par ce beau soleil : je suis vraiment désemparé maintenant que je sais que vous êtes fatiguée et que sera retardée notre rencontre. Je suis infiniment triste. Vous ne pouvez imaginer le cafard que je traîne en moi. Comme cette journée va être longue ! Et demain, et après-demain. Aidez-moi, mon Zou bien-aimé à supporter votre absence. Tout dans la vie que je mène me paraît insupportable. Guérissez vite, et rendez-moi ma joie avec votre présence. Et ce n’est pas seulement pour moi que je me plains. Vous savoir couchée, fiévreuse, me peine et m’inquiète. Je m’aperçois avec plus d’acuité encore que d’habitude de la force du lien qui m’unit à vous. Hier, je vous disais qu’avec vous et le temps, tout me deviendrait facile. Et voilà que vous m’êtes enlevée un peu plus. J’ai l’impression qu’il ne me reste rien.

Cet après-midi ma pensée ne vous quittera pas, ma pauvre chérie fatiguée. Dans la mesure où la rencontre des pensée peut remplacer la présence réelle, je serai tout près de vous. Me direz-vous que vous m’aimez ? Je n’arrêterai pas de vous répéter les mêmes mots, ceux que vous aimez parce qu’ils expriment mon amour pour vous. Vous ne le croyez pas mais je sais que ces mots seront encore le meilleur remède : comment cette maudite grippe résisterait-elle à mon désir de la voir fuir plus tôt.

Dites-moi, mon Zou, quand je devrai vous écrire. Vous savez que je le ferai autant et plus ! - que vous ne le voudrez. Ce sera pour moi une manière de tromper mon chagrin. Ne me laissez pas non plus sans nouvelles : vous me le dites d’ailleurs dans votre lettre de ce matin. Vous me témoignerez votre amour malgré la fièvre. Merci, mon Zou très chéri. À une seule condition, que cela ne vous soit pas une cause de fatigue.

Aujourd’hui, je manœuvrerai sur le terrain d’exercices avec des mitrailleuses. Mon esprit sera bien loin de ces occupations parfaitement inintéressantes. Je serai avec vous. Je revivrai le souvenir des heures passées près de vous, les plus lointaines et les plus récentes. Elles sont toutes aussi douces, aussi merveilleuses.

Tout à l’heure, quand j’aurai terminé cette lettre, j’aurai la même impression de vide que lorsque je vous quitte après un de ces trop courts instants vécus avec vous. Et le soleil continue à triompher. Pourquoi suis-je privé du spectacle de ma petite fille au milieu de couleurs, de tons si bien faits pour elle ? Pardonnez-moi si je vous écris une lettre si désolée. Je me sens manquer du courage que j’ai résolu de posséder pour mieux vivre, et mieux vous rendre heureuse, et mieux réaliser nos projets et nos rêves. Mais attribuez cela à mon amour sans limites. Ne sera-ce pas la meilleure façon de me comprendre et de m’excuser ?

Et je termine, et je vous dis que je vous aime plus que tout au monde. Ceci je vous l’ai dit. Mais vous dire sans cesse que vous êtes tout pour moi, ma Marie-Louise, c’est recréer un peu de mon bonheur.

François

Encore une recommandation : guérissez vite, vite, soyez très prudente. Et pensez à moi comme je pense à vous. Pensez que je vous aime. Et revenez moi sans tarder, n’est-ce pas, ma chérie ?

F.