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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Fort d’Ivry, 11 mars 1939

POUR RÉSOUDRE LA CRISE, JACQUES TERRASSE, FRÈRE DE LA FIANCÉE, EST MIS DANS LA CONFIDENCE.

LA MÈRE DE MARIE-LOUISE TERRASSE DEMANDE À SON TOUR UNE ENTREVUE.

FRANÇOIS MITTERRAND N’A REÇU AUCUNE LETTRE DE CATHERINE LANGEAIS.

LECTURE DE PROUST

4 pp. in-8 (209x 135mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le samedi 11 mars 1939

Ma Marie-Louise, je vous écris de nouveau ce matin (il est sept heures et le soleil dépasse les buttes du Fort comme pour signifier qu’une vie libre se lève dont nous ne connaissons que le désir), malgré votre silence. Hors la principale, j’ai plusieurs choses à vous dire qui me tiennent à cœur.

Au point gamma, j’ai vu votre frère Jacques et lui ai parlé. Je lui ai exposé sans détails mais nettement notre situation. Non pas pour qu’il intervienne en ma faveur (notre amour a été trop personnel, trop pur de l’extérieur pour que maintenant je veuille le préserver autrement que par nous seuls) mais pour que toute équivoque soit évitée, étant données les circonstances dans lesquelles nous nous rencontrions. Je lui ai dit que je continuais de vous aimer et que j’ignorais ce que vous pensiez réellement. Je savais l’amitié que vous portez à votre frère et ne voulais pas que ma présence créât une gêne.

Comprenez dans quel but je vous dis ceci qui présente peu d’importance, bien peu à côté de l’essentiel dont nous sommes acteurs. Je veux que, par dessus tout, demeure notre accord sur toutes les questions qui nous concernent. C’est pour cela que je vous relate ma conversation avec votre frère avec le regret de n’avoir pu connaître votre avis avant. Or maintenant se pose pour moi un dilemme embarrassant. Je suis obligé de choisir entre la discrétion, à laquelle je suis tacitement tenu envers votre mère, et notre entente, notre loyauté réciproque qui exigent que tout soit entendu, résolu, décidé par nous. J’opte uniquement en raison de vous, parce que vous êtes tout pour moi et que ce que je désire absolument, c’est que vous soit épargnée toute peine. Vous savez que tout demeure intact pour moi ; que je vous aime. Je vous dois donc de vous renseigner au sujet de tout ce qui nous concerne l’un et l’autre.

Avant-hier, j’ai reçu un mot de votre mère me demandant un entretien. J’ai répondu aussitôt que j’acceptais. J’irai donc chez vous (sauf imprévu) dimanche après-midi. Que veut me dire votre mère ? Peut-être vous en a-t-elle prévenue. Moi, je m’en tiendrai à ce que vous voudrez. Je vous le répète, je ne veux que votre paix, même au prix de la mienne, car je vous aime. Demain matin, je serai chez mon frère. Vous pourrez m’y écrire ce soir si vous le désirez. Si vous préférez me voir, fixez-moi un rendez-vous.

Je ne puis m’empêcher de penser : si cela n’était qu’une alerte, si tout pouvait continuer, si je pouvais encore organiser notre vie, comme tout serait merveilleux. Mais je n’agirai que selon vous. Seul votre bonheur importe.

L’autre jour, vous m’avez dit que vous n’aviez rien fait de remarquable depuis les vacances des jours gras. Et pourtant, j’avoue que j’ai peine à le croire. La monotonie extérieure recouvre si souvent des bouleversements qui sont la seule véritable histoire d’un être. Est-ce indiscrétion ? Mais ce que vous êtes, ce que vous ressentez ne peut me laisser indifférent. J’ai besoin de vous recréer et de savoir un peu ce qui fait votre vie réelle intérieure. Est-ce parce que je vous aime ? Mais je ne crois pas cette correspondance nuisible. Quand elle ne servirait que de monnaie d’échange à plus de clarté, d’intuition et de connaissance, elle demeurerait essentielle. Et quels que soient nos sentiments, s’ils peuvent vous aider à vivre et à comprendre mieux, nous ne devons pas les écarter.

Avez-vous pu lire un peu depuis ces trois dernières semaines ? Moi, je lis toujours le plus possible tout en essayant de mettre de l’ordre dans ce que j’enregistre pour ne profiter que du vrai. Je suis toujours dans l’œuvre considérable et extrêmement riche de Proust. Le temps y devient saisissable avec ce qu’il comporte de nostalgique, d’angoissant, mais aussi de véritable apprentissage de la sagesse. Les hommes passent avec leurs manies, leur futilité et parfois leur mystère. Tous recherchent un point d’appui et s’évertuent à le placer dans ce qui ne dure pas. D’où ce déséquilibre, ce désespoir ou cet abaissement de ceux qui n’ont pas su distinguer entre l’objet de leur désir (infini) et la possession de l’objet (trop souvent misérable).

Ces lectures sont pour moi des éclairs nécessaires au milieu de ma vie brute. Sans doute je pourrais trouver aussi la musique mais je la redoute. Je m’y découvre trop moi-même. Je vous y découvre peut-être trop. Le moindre accord, le moindre départ d’un chant, d’une mélodie, d’une harmonie me laisse trop près de mon déchirement.

Mon Zou, je vais vous quitter maintenant. Je vous ai parlé de moi. Pauvre sujet. Pardonnez-moi si je vous dis encore que je vous aime, si je vis de notre amour et si je n’attends que lui. Il porte en lui tant de croyances ; tant de gestes et de pensées si proches encore de moi que je ne puis me réadapter au reste de la vie. Je vous le dis à voix très basse : il vous suffira de si peu de choses pour ne pas l’entendre.

François

PS : Samedi soir, je n’ai pu mettre cette lettre à la poste. Je la porte chez vous, pourrez-vous la lire à temps ? Dans ce cas, pour toute communication à me faire je serai 85 rue Vanneau, téléphone 2509 jusqu’à 10h. N’est-ce pas trop insister que de vous demander une réponse ? Et surtout une véritable entrevue. Je vous supplie de songer à mon attente.

Fr.