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MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Alsace], 22 septembre 1939

LA CORRESPONDANCE D’AMOUR REPREND AVEC LA GUERRE.

“NOUS MENONS UNE VIE TRÈS DURE QUI SEMBLE SOUVENT DÉPASSER LES FORCES”

4 pp. in-12 (210 x 135mm), encre brune. 

CONTENU : 

Le 22 septembre 1939

Mon Zou, j’admire la rapidité de votre réponse à ma dernière lettre. Mon admiration s’allie à ma joie : devenu habitant des forêts, toute manifestation du monde civilisé m’enchante, et tout particulièrement de ce monde si parfaitement civilisé que vous représentez, que vous êtes.

Moi, je mène une vie extraordinaire, simple et compliquée. Si simple que le sol me sert de couche et le ciel de toit, si compliquée que tout doit être une simplification des habitudes, des croyances : manger et dormir deviennent faits brutaux, plus forts que le nerf de bœuf, la rosée du matin ou le chant du canon ; vivre ou mourir, faits du hasard qui donnent à toute chose une valeur.

Et voici que me surprend votre écriture : un peu de votre pensée, de votre affection, et c’est le passé qui reflue en moi avec ses richesses, un passé extrêmement lié à vous, chargé de jours heureux grâce à vous. Pendant plusieurs jours, j’ai été coupé du reste du monde. Ce matin cinq lettres et parmi elles, les vôtres (celle du 6 et celle du 17) : ciel et terre pourront bouger autour de moi, la journée sera belle.

Quand j’aurai, Mademoiselle Zou, le grand avantage de vous voir, j’aurai des choses vraiment intéressantes à vous raconter. On ne fait pas une guerre pour rien ! Il faut bien que ça rapporte des souvenirs originaux ! Tout ce que je puis vous dire aujourd’hui, c’est que le pays où je vis est admirable, altier et sauvage. La nature y serait seule, on ne songerait qu’à sa beauté… mais elle a la reçu la visite de l’homme, de ses machines, de ses engins, de ses passions, on songe alors à la beauté gâchée bêtement, inutilement et, c’est le cas, horriblement.

Je suis en excellente santé, et c’est aussi le cas de le dire, tout a le bon goût de passer par dessus ma tête, même le plus bénin des rhumes. Votre lettre me remet dans l’atmosphère de ma randonnée à Valmondois. Depuis, j’ai revêtu ma tenue de campagne. Il me reste ce calot, le masque et l’âme de ce jour : ravie du spectacle offert par l’Île-de-France, de la sensation plaquée par la vitesse, et du spectacle aussi de mon Zou pas trop grincheux envers des visiteurs imprévus.

Ce que vous me dites de vos occupations ne m’étonne pas. Voyez-vous, nous menons une vie très dure, qui semble souvent dépasser les forces - fatigue du corps, angoisse du cœur et de l’esprit - et pourtant je la crois plus légère à supporter que la vôtre, que celle aussi de tant de gens dont l’attente doit être horrible. Vous êtes suffisamment philosophe pour savoir que l’action commencée, aussi périlleuse soit-elle, perd le principal de sa difficulté. Nous qui combattons souffrons peut-être moins que ceux qui nous aiment, et vivent sans pouvoir se représenter nos peines.

Dieu, quel calme ! Un peu de silence devient tellement extraordinaire. On dirait que tout a la délicatesse de se taire pour me permettre de vous dire ce que je vous dis et ne vous dis pas.

Pardonnez-moi de vous avoir si vite répondu, mais les lettres sont longues à venir. Je pense que vous recevrez celle-ci dans un délai suffisamment sage pour que vous puissiez lui donner la réponse qu’elle ne vous demande pas… et sans trop tarder ! Je fais des calculs avaricieux et pense que cette correspondance sera assez nombreuse ainsi pour me plaire, assez rare aussi pour ne pas vous effrayer. Donc, j’attends mon Zou.

Je vous imagine avec ces enfants dont vous vous occupez. Ils ont de la chance et vous du dévouement. Cela doit être pénible à concilier. Avez-vous de bonnes nouvelles de votre père et de vos frères ? Mes frères (Robert, artilleur à Sedan, Jacques, aviateur à Versailles) sont en bonne forme. Quand vous m’écrivez, racontez-moi n’importe quoi. Tout de vous me sauve de l’ennui et plus. Ne pensez pas que quoique je fasse soit héroïque et ne vous accusez pas de la moindre responsabilité. Je suis tel que vous m’avez connu avec en plus ce que vous m’avez appris et ne savez pas. Donc j’ai beaucoup changé. Mes muscles comme mon esprit sont devenus plus souples, plus forts aussi. Je pense que vous aurez été mon porte-bonheur. Je vous parle beaucoup de moi ? Je le répète, c’est parler aussi de vous.

Je suis plus libre, plus hardi qu’autrefois. Vous avez établi un parallèle entre notre histoire et celle du monde en proie à la guerre. Je vous aime ainsi ma Marie-Louise clairvoyante. Est-ce orgueil ? Je souhaite au moins vous retrouver, malgré la souffrance, aussi libre que moi. Je sais votre finesse, mon Zou. Vous devinez qu’il n’y a rien de contradictoire si j’ajoute que cette liberté me lie peut-être mieux encore à ce que j’aime. Et ce que j’aime, vous le savez.

François

P.S : la guerre peut devenir plus brutale encore. N’oubliez pas avec votre mère, que si vous courez le moindre danger, vous avez des amis en Charente et n’hésitez pas à vous adresser à eux. Maintenant que je me tais, est-ce exprès ? Une drôle de chanson s’empare de la vallée devant moi. Ça va recommencer, quelle surprise party !

F.

[Apostille :] F. Mitterrand 23 R.J.C-9eme compagnie, sect. post. 166

Un pli en partie déchiré sur le premier feuillet