Libraire-expert de livres et manuscrits anciens
500 - 800 €
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
MITTERRAND, François

Lettre autographe deux fois signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Meuse, près de Stenay], 18 janvier 1940

MYTHIQUE : RÉCIT DE LA RENCONTRE DU 22 JANVIER 1938 AVEC “BÉATRICE” LORS DU BAL DE L’ÉCOLE NORMALE.

L’AMOUR DANS L’ABSENCE : ÉLÉVATION SPIRITUELLE

5 pp. in-8 (210 x 131mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 18 janvier 1940,

Ma Béatrice bien-aimée, je célèbre aujourd’hui deux fêtes. 18 janvier mon calendrier dit : Sainte Béatrice, et cela me rappelle le nom de cette petite fille qui portait une robe de soirée rose et qui avait une rose dans les cheveux. Et précisément cette lettre t’arrivera, je l’espère, le 22 janvier, date de ce bal qui devait nous faire rencontrer, nous réunir pour toujours. Ma jolie Béatrice, ma fiancée chérie, que te raconter sur ces deux années passées ? Elles m’ont apporté le seul vrai bonheur de ma vie et la seule vraie souffrance. Elles ont surtout prouvé que notre amour devait triompher ; elles m’ont offert ma huitième merveille, ma première, car les sept autres m’importent peu !

Ma chérie, te souviens-tu de notre première rencontre ? J’arrivais escorté de jeunes filles avec lesquelles je comptais passer une bonne soirée ; et la soirée fut bonne en effet, et belle, mais seulement à cause de toi. Vers onze heures et demie je t’ai vue, alors que tu étais assise à côté de Claudie, dans la grande salle du bal. J’ai attendu une danse sans t’inviter et puis j’ai profité d’un pasodoble pour t’enlever… Tu as d’ailleurs hésité. Nous avons mal dansé cette première danse tant il y avait de monde. Qu’avons-nous dit ? Sans doute (je les sais) les banalités coutumières. Mais il se passait quelque chose de beaucoup mieux. Sais-tu chérie ce qui m’arrivait ? Un véritable coup de foudre ! Je te trouvais si jolie, et déjà, je sentais, sans déterminer mes sentiments, ton emprise sur moi. Je t’ai ensuite invitée souvent (je me souviens surtout des valses), et cela jusqu’à ce que ton cavalier Jean Roger vienne te chercher ! Nous avions quand même eu le temps de parler un peu : nous nous étions même assis dans deux fauteuils solennels et tu m’avais dit un peu de ton histoire.

Ma bien-aimée, je me rappelle le moindre détail de cette soirée. Mais surtout, chérie, que tu étais délicieuse ! Et je t’ai ensuite appelée Béatrice, car j’imaginais ainsi la Belle de Dante.

Ma chérie, nous voilà dans les souvenirs. Nous en avons déjà une cargaison ! Jamais je ne me serais cru capable d’aimer ainsi deux années : et me voici au bout de cette première échéance, plus enthousiaste encore car je t’aime et mon amour n’a pas de limites.

Quand je t’écris mon Zou chéri que ma correspondance devient “dangereusement” quotidienne, c’est un peu pour rire et pour te chiner. Mais non, cela n’a rien de dangereux et c’est si doux. Tu ne trouves pas mon tout petit chou que ces lettres de chaque jour sont un havre nécessaire au milieu de notre ennui et de notre peine. Cela créé entre nous une intimité si grande et surtout si facile ; vois-tu, mon Zou, ce qui a pu nous diviser c’est que notre amour était, quoique trop grand, trop difficile. Nous ne savions pas nous dire profondément, avec abandon, nos sentiments. C’était de ma faute. Mais maintenant dis-moi que je ne t’intimide plus. Que tout entre nous est simple et bon. Depuis tu as compris beaucoup de choses. Tu n’étais, je le crois, qu’une petite fille, maintenant je t’aime et ne crains pas de te le dire comme une femme. La différence ? Nous mettons ainsi notre amour en accord avec la vie. Nous n’abandonnons pas l’esprit, et notre amour n’est d’ailleurs si complet que parce qu’il demeure essentiellement spirituel, mais nous avons compris que la place est grande et non secondaire “de la douceur de vivre”. Et je t’aime d’un désir ardent, qui veut tout et qui sait la beauté de toute chose.

Ma chérie, comme je te parle sérieusement ! Mais j’aime te parler de notre amour. Je le répète : je ferai tout pour toi. Je t’aime plus que tout. Si je t’aime, ma bien-aimée, je ne peux le faire à moitié. Ma ravissante petite déesse, tu es faite pour que je passe ma vie à t’adorer.

Ne crois pas que cela me pousse à oublier le sens que moi je devrai donner à notre vie. Si toute ma volonté ne veut que notre bonheur ce n’est pas pour elle un gage d’affaiblissement. Il ne faut pas que notre amour nous diminue. Quand tu m’écris que tu fais le sacrifice du temps que nous devons passer sans nous voir, je ne savais pas, parce que de toutes façons c’est un sacrifice forcé : je comprends ta pensée et je l’aime. Si notre amour est facile, la vie ne l’est pas. Devant la vie, nous ne prendrons jamais une attitude humiliée. Vois-tu, je crois que l’amour exige une élévation sur tous les plans. Il faudrait qu’il nous transporte l’un et l’autre dans la vie quotidienne de telle façon qu’il paraisse inséparable de tout ce qui est beau. Je voudrais qu’en me voyant agir tout le monde devine que j’aime et que c’est toi que j’aime et que tous soient envieux de cet amour qui n’admet que la beauté. Chérie, je suis sur que tu saisis toute la valeur du bonheur que nous possédons. Moi, que veux-tu, je t’aime, et plus rien n’a le même aspect qu’autrefois. Je te désire absolument, totalement et pas un seul autre désir n’a de prix, que toi qui seras ma femme. Sais-tu ce que c’est que d’aimer et de ne pas craindre le désir de posséder “son bien le plus précieux” ? Eh bien, moi je t’aime assez pour t’espérer infiniment.

Ma chérie, je termine cette lettre. Demain matin, j’écrirai à tes parents pour continuer le dialogue. Ce dialogue sera clos un jour que je veux proche : le jour où je pourrai t’emmener avec moi pour commencer notre vie, éperdument à nous deux, et seulement remplie de notre amour.

François

Maintenant je pars me coucher, mais avant je t’embrasse comme je le ferai chaque soir. Et bonne nuit, my little darling.
Fr.