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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris, 104 rue de Vaugirard], 28 mai 1938

“FORGEONS NOTRE FORCE”.

LA PLUS ANCIENNE LETTRE CONNUE DE FRANÇOIS MITTERRAND À MARIE-LOUISE TERRASSE

4 pp. in-8 (280 x 179mm), encre bleue, papier de deuil. 

CONTENU : 

Le 28 mai 1938

Ma Béatrice chérie,

Comme si vous étiez assise à mon côté, avec votre main dans la mienne et vos yeux perdus on ne sait où, comme si je vous parlais à voix basse, et plein du bonheur de votre présence, je continue par cette lettre notre dialogue.

Depuis plus de trois semaines le temps marche à pas de géant, et notre vie suit son rythme. (Quand je dis “notre vie” ce n’est pas à la légère, car il me semble bien qu’existe désormais entre nous une certaine communauté. Et maintenant nous n’en sommes plus au temps où nous devions mesurer chaque mot). Si nous n’y prêtons attention, et si nous ne voulons nous reposer de cette allure endiablée, nous serons jetés par-dessus bord : les grandes vacances ne pardonneront pas le moindre oubli de notre part ; si nous n’imposons pas notre volonté aux jours et aux circonstances, nous serons perdus l’un pour l’autre. Et cela je ne le veux pas : comment ne m’accrocherais-je pas, de mes deux mains et de toute mon âme, à vous, puisque je vous aime ?

Ma “Toute Petite Fille de seize ans”, vous ne me laissez que votre profil. Là, regardez-moi en face et souriez, ou plutôt prenez un air très grave, comme il faut savoir en prendre une ou deux fois dans une vie. Et puis écoutez-moi.

Je sais que, toujours, vous avez un peu peur de moi (oh ! peur tout à fait raisonnable – et instinctive !), ou, peur de l’avenir. Et vous ne me parlez qu’au conditionnel… “si c’était possible”… - et moi, je ne veux pas de ce conditionnel, je ne veux pas de cette crainte. Vous aurais-je volé une parcelle de votre cœur si je n’avais eu l’intention de la garder ? Vous aurais-je pris votre visage si je n’avais eu l’intention de l’avoir toujours, comme mon bien le plus précieux ? Il est vrai que j’aime ma fantaisie et que je saute sans me lasser d’un bout du monde à l’autre, et que je m’écarte le plus possible des lieux où je sens la banalité, la médiocrité ou la vulgarité. Il est vrai que je ne pourrai me contenter d’une vie stationnaire, endormie, gâchée par une ambiance terne. Il est vrai que mon ambition est grande, mon exigence illimitée, et que de toutes mes forces je veux tendre vers une plus belle réalisation de moi-même (… j’ai sans doute fort à faire !). Mais vous aimerais-je comme je vous aime si je ne vous savais prête à la même tentative, si j’estimais une contradiction possible entre Nous et mes désirs ?

Il faut donc, en termes clairs envisager le futur. Mais ce futur ne viendra pas tout seul à nous, tel que nous le voulons. Il nous faut dès à présent le modeler, le construire ; et pour cela ne pas quitter le domaine pratique, la vue exacte de ce qu’il est nécessaire de faire. Partons de ce point bien précis : je ne vous connais pas. Tout au plus ai-je pu vous rencontrer à un ou deux bals (ce qui est presque vrai !)… Mais comme vous étiez une jeune fille fort bien élevée, jamais vous n’avez accepté une crêpe d’un jeune homme dont vous ignoriez tout. Donc, je ne vous connais pas. Or, le hasard doit faire que je vous rencontre. Mais le hasard n’étant jamais tout à fait hasardeux, nous lui donnons un coup de main, lequel ? Il s’agit de trouver un moyen, indispensable si nous tenons au résultat, de me faire connaître votre famille, et vous, par conséquent. Nous n’avons pas d’amis communs : il faut en créer. Mais cela ne se crée pas en un jour : or, pas un jour, pas une minute à perdre. Allons donc au plus pressé.

Je vous ai dit [mot manquant] dernier que rien ne nous serait facile, qu’il faudrait tout arracher de force et avec peine, qu’il nous faudrait payer chaque moment heureux. Forgeons notre force et faisons un peu fi de notre respect humain ou de notre amour-propre (chose bien désagréable !). Et cherchons, sans en omettre un seul, tous les moyens pratiques d’aboutir à nos fins. À première vue, il en est un : vos frères ou l’un de vos frères. Si nous avions beaucoup de temps, nous pourrions organiser une rencontre sans en avoir l’air. Mais, encore une fois, le temps presse : alors que faire ? Dire tout à l’un de vos frères : tout serait possible ainsi. Ce n’est pas vous que je connaîtrais ainsi en premier lieu mais votre frère : événement beaucoup plus orthodoxe ! Mais cela dépend beaucoup du degré d’intimité que vous avez avec lui ou eux, et un peu de votre courage.

N’oubliez pas que le minimum nécessaire est d’obtenir que les grandes vacances ne nous laissent pas sans liens ou sans possibilité de nous voir ou de nous écrire etc. Sans doute le moyen le plus catégorique serait une intervention de ma part, mais est-ce prudent ? et cela pourrait donner naissance à pas mal d’aléas. Pensez à ce que je vous écris là, j’aborde le réel et je voudrais que vous compreniez bien combien il est indispensable de s’y attarder, ou bien tout est perdu, et vous savez combien il me serait douloureux de vous perdre. De votre côté, réfléchissez à tout ceci, et suggérez vos solutions, et mettez-les immédiatement (pas demain, pas une heure plus [mot manquant] mais tout de suite) en pratique. Ma Béatrice, comme je voudrait tenir votre visage entre mes mains et vivre une minute en votre présence, aussi belle que celles (trop rares) que nous avons pu posséder. Pour remplacer votre présence, je vous écrirai ainsi : cela nous permettra les mises au point que de trop espacées et rapides rencontres nous interdisent. Et surtout ces lettres (les vôtres aussi…) seront comme l’expression de nos pensées de chaque instant, avec l’abandon que l’on éprouve, et la confiance aux moments les plus délicieux. Beata Beatrix.

Saurai-je vous dire autre chose, du moment que cette lettre veut simplement vous confier que je vous aime ?

François

Petit manque de papier affectant deux mots