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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris, 104 rue de Vaugirard], 15 mai 1938

“EXISTE-T-IL LIEN PLUS FORT ET PLUS FAIBLE QUE L’AMOUR ?”

5 pp. in-8 (280 x 179 mm), encre bleue, papier de deuil. 

CONTENU : 

[Mai 1938]

Ma “toute petite fille” chérie,
(cela m’amuse et m’émeut à la fois de vous nommer ainsi : tout notre passé encore récent et déjà lointain afflue en moi), je viens de nouveau vous surprendre à l’heure où les honnêtes gens dorment. Par ma fenêtre grand’ouverte, l’été entre chez moi avec son indiscrétion coutumière : cela m’incite à le recevoir sans ambages : je ne m’occupe pas de lui, et je vous écris. Car c’est à vous seule que je pense. À peine, de temps en temps vais-je humer la nuit et tenir conversation à mes étoiles familières, ou sentir la rose et l’œillet que j’ai accouplés (ils s’entendent mal) dans un vase : mais jamais je ne vous quitte : vous êtes terriblement installée en moi. Si j’interrogeais un Sage d’Égypte, il me répondrait sans doute que c’est parce que je vous aime. Et le plus fort serait qu’il ne se tromperait pas.

C’est d’ailleurs une curieuse chose que de vous aimer : parfois très douce, souvent inquiétante, parfois inquiétante, souvent très douce. Existe-t-il lien plus fort et plus faible que l’Amour ? Si je m’en réfère à moi-même, l’amour que j’ai pour vous doit être diablement robuste, pour avoir triomphé de ses vieux compagnons que furent pour moi l’indépendance et le désir d’évasion. Je puis vous le dire sans présomption : jamais je n’ai plié devant qui que ce soit sans que je le veuille expressément ; j’ai toujours échappé à toute emprise, et personne n’a su me retenir : le monde me semblait plus beau dans ce que j’ignorais de lui, et je partais à la recherche de pays inconnus, las par avance de la facilité et du médiocre. Or, voici que je vous aime : et mon indépendance est mise à mal ! Vous mériteriez, ma Béatrice trop chérie, une sévère punition ! (laquelle ? copier cent fois “je suis une insociable petite fille qui parle en classe et se tait ailleurs, qui fait la grimace quand on la demande mais n’obéit en général que lorsque cela lui plaît” ? ou mettre votre robe verte ? ou m’écrire ?) Et le monde me semble plus beau dans ce que je connais de lui ; et si je veux partir à la recherche de pays où ne vivraient ni la facilité ni la médiocrité, c’est avec vous : en effet, je me trompe quand je dis que mon amour a triomphé de mon désir d’évasion : il l’anime au contraire, il lui donne une raison d’être.

Ma chérie, vous être d’un parfait sans-gêne ! Désormais pas une de mes pensées, pas un de mes sentiments qui ne se rapportent à vous. Je lis un poëme, je m’émerveille d’une fleur (mes passions !), je me penche avec anxiété sur moi-même, je découvre un aspect plus misérable ou plus adorable du monde, je prie, et c’est à vous que je lis ce poëme, c’est vous que je trouve en moi-même, c’est à vous que je confie ma déception et mon étonnement, c’est pour vous (ou nous) que je prie. Les mille détails de ma vie, les détours, les idées, les principes, les attitudes (chaque fois que je vous vois, je suis tellement absorbé par mon bonheur, trop rare, du moment ! et j’oublie de vous raconter tout cela. C’est un tort, car il serait bon de mettre en commun le plus personnel de ce que chacun de nous possède) qui constituent aussi bien mon apparence que ma réalité, je les vis en raison de vous. (Un soir, je me bats presque pour expliquer un sonnet de Mallarmé et suis furieux de constater l’incompréhension de mes partenaires. Ou je décide que, selon Malraux, tout homme doit avoir fait une grande action avant vingt-cinq ans s’il ne veut pas avoir perdu son temps de vie, et j’exhorte mes amis à se dépêcher d’agir (les pauvres !) Ou je déclare que 99/100 des hommes sont imbéciles, et que moi, je suis le centième (ça scandalise !). Tout cela autour de tasses de thé, au cœur de la nuit, pendant que les uns fument et les autres rêvent – ou bien je me tais : pas une parole ne sortira de moi, car je suis un sentier, je file une piste et rien de ce qui est au dehors ne me pénètre. D’autres fois, c’est une lettre que je reçois, une personne que je rencontre, un souvenir qui me revient à l’esprit, une théorie que j’ébauche, un article que j’écris, une phrase que je rythme. C’est un rendez-vous que je donne, une jeune fille qui m’assomme en même temps qu’elle me procure un vif agrément d’amour propre, c’est un ennui qui me fond sur la tête, une peine qui se loge en moi souvent sans raisons. C’est le concert (ce Mozart si cher, ce Debussy, ce Bach) que j’entends, le disque de jazz hot qui me procure le délire irraisonné des chaleurs d’Afrique ! C’est la partie de tennis que je joue, le championnat où je m’engage. C’est l’examen que je prépare, la thèse qu’il va me falloir choisir, la situation qu’il faut déterminer, les projets ambitieux que je forme : Voilà une partie, un aspect, minime, de mes jours. Voilà un reflet, inconstant, de ma vie. Voilà ce qui compose mon moi, que j’ignore trop souvent, qui m’échappe, auquel je fais trop peu attention. Voilà que ce que je passerais (conditionnel ou futur ?) toute ma vie à vous conter, ce qui désormais n’a de sens qu’en raison de vous, pour vous, Marie-Louise chérie).

Vous comprenez alors l’importance que vous avez pour moi : l’importance inouïe d’être celle que j’aime. (Si vous étiez là vous me diriez que vous ne savez pas pourquoi je puis vous aimer, et je vous répondrais que je n’en sais pas davantage. Vous êtes tellement laide, désobéissante, etc. (à ne pas voir, ni fréquenter !) qu’il est véritablement incompréhensible que parmi la foule des jeunes filles adorables, charmantes et ravissantes, c’est vous que j’ai choisie !).

Maintenant les grandes vacances approchent. Réjouissez-vous, vous allez bien vous amuser ! L’été, l’eau, la musique, la danse, le tennis, les conversations etc. comment pourrai-je résister à cette masse d’adversaires ? (et je ne nomme pas les plus dangereux !) Je serai jaloux de tout : de l’air, du soleil, et de tous ceux qui seront avec vous. Vous serez dans ce monde enchanteur des vacances, pourquoi vous souviendriez-vous du temps passé, de l’autre monde dont je fais partie ?

Ma Béatrice, je termine, mais je ne vous quitte pas. Dites-moi tout ce que vous refusez parfois de me confier, rien à craindre : je ne l’entendrai pas.

Moi, je ne sais rien vous dire de plus que ce que je vous répète (j’aime beaucoup me répéter) à chaque instant : tout l’amour que je porte en moi, pour vous.

François

Déchirures avec petits manques de papier