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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris, 104 rue de Vaugirard], 3 juin 1938

“SOURIEZ, MA BÉATRICE, COMME SI VOUS ÉCOUTIEZ”

4 pp. in-8 (280 x 179 mm), encre bleue, papier de deuil. 

CONTENU : 

Le 3-4 juin 1938

Ma Chérie,

Il est une heure et quart ; après être allé dîner “en ville” avec trois camarades, j’ai rejoint au “Dôme” un de mes amis : nous avons remué quelques idées, secoué quelques fondements, étalé notre rage devant la sottise du monde, et le temps a passé. Je suis rentré chez moi, j’ai commencé pour vous une lettre que j’ai déchirée, mais mon désir de veiller un peu en votre compagnie l’emporte, et je vous écris.

Pour l’instant vous dormez sans doute, ma toute petite fille chérie, et j’imagine que c’est contre mon épaule que votre tête s’est posée. Là, contre vous, je puis ainsi mieux vous parler, sans effort, et pas trop haut pour ne pas vous éveiller.

Cet après-midi nous nous sommes un peu disputés, et j’étais sans doute déraisonnable. Mais j’éprouvais l’impression désespérante d’être battu par les mille événements sans intérêt et sans importance de la vie, de ne pouvoir vous approcher qu’après l’accomplissement de vos occupations secondaires, d’être perdu dans le relatif. Je vais ai dit ma fragilité ; je me suis senti tellement blessé que cela m’a effrayé. J’avais en effet espéré vous voir : pas plus de quelques minutes mais suffisamment, pour vous avoir un peu à moi avant votre départ, pour éviter cet au-revoir impersonnel et hâtif du “milieu-de-la-rue”. Mais vous dormez, ma chérie et je ne veux pas que vous entendiez ces paroles presque tristes…

Et puis vous allez partir pour six jours : six jours c’est long. Comment les traverserai-je sans vous ? C’est que vous êtes difficile à remplacer ! C’est quand même malheureux de ne pouvoir vous oublier sitôt le dos tourné, ça expose à bien des désagréments. Souriez, ma Béatrice, comme si vous écoutiez, et n’ayez pas peur de laisser votre visage ainsi, comme si vous aviez besoin d’être protégée. J’écris “comme si… ” parce que ce n’est pas vrai. C’est moi qui ai besoin de votre protection, c’est à moi que vous êtes nécessaire. Comment n’avez-vous pas un peu pitié de moi quand vous me voyez aussi désemparé que ce soir ? Marie-Louise, je vous aime. C’est une redite, mais tant pis. Avant de vous dire bonsoir (hum ! Il est deux heures du matin) je me penche sur vous ; ne levez pas les paupières, je veux les frôler de mes lèvres ; ne dites pas un mot : écoutez-moi : Si je vous affirme que je vous aime, aurez-vous un sommeil de petite fille presque heureuse ?

Ce matin, je peux reprendre cette lettre. Vous êtes au lycée. À quoi pensez-vous ? À votre examen ? Aux vacances ? Vous arrive-t-il de réaliser que j’existe ? Je vous vois avec votre blouse d’uniforme gris, toute pareille aux autres et si dissemblable. Vous prenez sans doute un air appliqué d’écolière très sage et qui ne songe qu’à ses devoirs… Tout à l’heure, je vais partir vous attendre. Vous arriverez, très pressée, et ce sera l’autobus – St Michel - Denfert - St Dominique, et puis au-revoir pour une solide cure d’absence. Une cure d’une semaine : de quoi oublier ce qui fut avant, de quoi se plonger dans le présent : tennis, bain, soleil et l’agréable compagnie dont vous ne manquerez certainement pas d’être entourée… Le soir, quand la nuit vient toute claire et sans amertume, pourquoi revenir sur les jours passés, pourquoi ne pas oublier tout autre plaisir que celui de l’instant ? Est-ce cela qui arrivera ? Et moi, pendant ce temps je rongerai mon frein, j’imaginerai ma Béatrice, comme si elle était mon Bien définitif, unique, essentiel. Vous m’écrirez autant que vous le désirerez. Cela me prouvera que l’éloignement ne suffit pas à tuer notre commune pensée – et cela remplacera dans la mesure du possible, les conversations que nous n’aurons pas. Dites-moi dans vos lettres tout ce qui vous viendra à l’esprit et au cœur : j’espère que cela vous permettra de m’écrire longuement et de la façon que j’aime.

Ma chérie, c’est assommant : je viens de recevoir une visite : pas le temps de terminer ce mot et de vous raconter tout ce que je voulais.

Pensez pendant ces vacances à ceci :
1) ne pas perdre de vue le “pratique” : avancer les choses extérieures, il y va de tout l’avenir, je vous parlerai à ce sujet, mais réfléchissez-y sans mettre vos verbes au futur !
2) ne m’oubliez pas
3) je vous aime,
c’est d’ailleurs la seule chose qui compte

François

Petites déchirures sans manques aux plis