Libraire-expert de livres et manuscrits anciens
300 - 500 €
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris, 104 rue de Vaugirard], 5 juin 1938

“NOUS DEVONS TOUT FORCER PAR NOTRE VOLONTÉ”

4 pp. in-8 (279 x 174mm) sur papier de deuil, encre bleue. 

CONTENU : 

Le 5 juin 1938

Ma chère Béatrice chérie,

Ce jour de Pentecôte est pour nous une sorte de première étape : quel chemin parcouru depuis le 5 mai ! [jour du premier baiser] un peu inquiète et douloureuse vous étiez ce jour-là, et je savais que vous aviez peur de l’avenir, que vous vous demandiez s’il fallait me croire. Et maintenant, sans doute n’êtes-vous pas complètement rassurée, et les jours qui nous attendent ne s’annoncent-ils pas très faciles, mais nous avons cette immense certitude présente de nous aimer, nous avons le patrimoine commun et très doux de nos paroles et de nos pensées.

Ma Béatrice, aujourd’hui, alors que tout chante la joie et que tout prend un air de fête je suis triste parce que vous êtes loin de moi. Et dans cette lettre, je veux vous dire, une fois de plus, que pas une parcelle du monde ne saurait avoir pour moi plus de prix que vous, que rien ne saurait remplacer votre présence (réelle ou d’espoir) : ce qui s’explique parfaitement puisque je vous aime plus que tout.

Je reprends ces lignes, interrompues par l’heure de la messe (11h à N.D. des Champs). Au retour j’ai déjeuné (vin blanc et gâteaux en l’honneur de l’Esprit Saint !), puis cet après-midi j’ai joué au tennis : remise au point délicate après mes malheurs ! Mon frère étant arrivé pour me voir, je lui ai passé sandales, raquette, pull-over, et je l’entends jouer dans le jardin – tout à l’heure nous sortirons ensemble - et cette journée sera terminée. Je compte impatiemment les jours de votre absence : chaque heure passée, je la salue joyeusement : elle me rapproche de vous, et pourtant je sais que bientôt je supplierai le temps de ralentir sa folle allure : et ce sera encore à cause de vous. Vous m’avez donné, en effet, la notion du temps : auparavant je m’en moquais : que m’importait sa fuite ; sans doute elle m’entraînait, mais pour quelle raison l’aurais-je regretté ? Je n’attribuais à chaque événement qu’une valeur passagère, à chaque sentiment qu’une importance momentanée : ils pouvaient bien s’attacher à moi, constituer l’ossature de ma vie, j’aurais dédaigné d’implorer pour eux un sursis ou la grâce d’un délai.

Et vous, désagréable et fort exigeante Béatrice, voici que vous me faites l’esclave de l’instant, le jouet de l’heure ! Serait-ce un nouveau grief à inscrire contre vous ? Non, parce qu’il est beaucoup plus attachant, plus essentiel d’être dépendant que libre – si cet état de dépendance est choisi par amour. Ma chérie, voilà que je me mets à disserter ! Préféreriez-vous que je vous parle comme à une petite fille de vrai, de chiffons et de poupées ? Je vous dirais alors que votre robe verte est délicieuse, beaucoup d’autres choses encore… Mais j’aime mieux ne pas savoir quelle grimace ou quel sourire vous me feriez si je vous le demandais, quelle parole vous me diriez (ou ne me diriez pas) si je vous priais de me raconter quelque chose. J’aime mieux ne pas penser à votre visage quand toute la gravité d’une toute petite fille qui offre le plus beau et le plus vrai d’elle-même le modèle… J’aurais trop l’impression que tout cela m’est interdit pour de longs jours.

J’aime mieux ne pas y penser ! Mais je ne fais qu’y penser…

Quant aux pas de géants, ils sont bien réduits ! et cela nécessite de notre part une solide réaction ! Je vous l’ai dit : le minimum à obtenir ne doit pas être perdu de vue. Il y va de l’avenir. Je veux répéter sans cesse : nous ne serons jamais sûrs de vaincre le temps si nous ne l’encadrons de barrières, si nous ne le séparons en mille morceaux. Or, nous devons tout forcer par notre volonté. C’est une question bien nettement posée : tout doit converger, vers le principal, vers le seul but d’une importance extrême : notre amour. Il vaut donc mieux savoir exactement ce que nous voulons faire. Des moyens pratiques que j’envisageais vous m’avez dit la difficulté. Abandonnons ces moyens, mais n’abandonnons pas le résultat à obtenir. Est-il si difficile de se “connaître”, alors que vous connaissez d’autres jeunes gens ? Il suffit de rendre cette “connaissance” aussi naturelle que possible, aussi naturelle qu’elle le fut pour d’autres que pour moi. Évidemment, le temps est passé des soirées, matinées et surprises parties.
ne doit être rejetée a priori ! Organisons des parties de tennis ou de tout autre sport ; fouillons toutes les parties du monde qui nous permettraient de nous voir : mais arrivons au but. Utilisons tous les intermédiaires possibles (Claudie ou [illisible]) et cela pas dans l’heure qui suivra, mais tout de suite. Pas en idée mais en réalité. Marie-Louise chérie, je vous écrirai de nouveau, mercredi sans doute. Selon la permission donnée ! Recevrai-je de nombreuses lettres de vous ? Je les attends sans patience… Mais à condition que cela ne soit pas pour vous une corvée ! Vendredi prochain, il faudra que nous nous voyions au moins cinq minutes mais sérieusement – matin ou soir – pensez-y – j’y tiens beaucoup. Cela doit être possible. Précisez-moi dans une lettre vos moments libres.

Et maintenant, je vais vous quitter, non sans peine. Je pense à vous beaucoup plus que vous ne pouvez le croire. En est-il de même pour vous ? Amusez-vous, jouez au tennis etc. mais ne m’oubliez pas tout à fait. Pensez avec précision et rapidité aux “moyens pratiques”. Écrivez-moi et dites-moi que vous m’aimez un peu. Ma chérie, vous ne savez pas combien je vous aime.

François