Libraire-expert de livres et manuscrits anciens
300 - 500 €
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris, 104 rue de Vaugirard], 10 juin 1938

“JE VOUS LE DEMANDE ENCORE UNE FOIS : M’AIMEZ-VOUS PLUS QUE TOUT LE MONDE ?”.

MADAME TERRASSE MÈRE DÉCOUVRE CHEZ SA FILLE UNE LETTRE D’AMOUR DE FRANÇOIS MITTERRAND QUI DÉCORTIQUE RATIONNELLEMENT LA SITUATION

4 pp. in-8 (279 x 174mm), encre bleue, papier de deuil. 

CONTENU : 

Le 10 juin 1938

Votre lettre pneumatique m’a surpris ce matin alors que j’étais tout joyeux de vous revoir aujourd’hui. Ce qui est arrivé est ennuyeux, surtout parce que vous devez être dans une situation pénible chez vous. Je comprends que vous pensiez ne plus devoir me rencontrer d’ici les grandes vacances mais il s’agit de voir clair. Je vous crois lorsque vous me dîtes que vous m’aimez toujours, et je souffrirais trop s’il en était autrement. Mais je vous l’ai dit, et pas à la légère : je vous aime. Je veux donc défendre mon amour.

Ne plus vous voir, alors que c’est possible, ce sera faire passer mon amour trop au-dessous de ce que je veux de lui. Pourquoi n’aurais-je pas le droit de vous aimer, de vous voir, de vous parler ? Ma chérie, pourquoi serait-il dans notre intérêt d’attendre le mois d’octobre, alors que dans trois ou quatre mois nous serons dans une situation exactement semblable à celle présente ?

Ma toute petite fille bien-aimée vous vous souvenez de nos entretiens – je vous ai dit un jour qu’il nous faudrait toujours, dans les moments difficiles, penser que nous sommes l’un pour l’autre, l’être le plus aimé. Et cela avait la valeur d’une promesse. Je vous le demande encore une fois : m’aimez-vous plus que tout au monde ? Les difficultés, les obstacles sont inévitables. Mais il faut que notre amour en triomphe. Croyez-vous que notre intérêt précisément ne soit pas dans une action immédiate. Pourquoi reculer le problème ?

Voici l’état des choses exact, tel qu’il est, pour moi :

Je vous aime
Je ne veux pas vous perdre
Je veux vous garder toujours
Ce qui veut dire que je suis prêt à envisager l’avenir – à faire de mon avenir, le vôtre.

Il se trouve qu’il y a des difficultés présentes :
Je vous connais “officieusement”.
Nous sommes jeunes et le temps doit passer avant toute réalisation possible.
Enfin : l’incident qui met votre mère dans notre secret.
Nous avons pour nous :
Notre amour.

Il faut y ajouter
Notre volonté de réussir, d’abattre les obstacles.

Si cette volonté est forte, c’est avec calme que nous pouvons considérer le présent :

1/ D’abord, quelle est la situation exacte créée par la découverte de ma lettre ? Votre mère, hors l’effet de surprise !, ne doit pas savoir à quoi s’en tenir – ni de qui vient la lettre. Je comprends fort bien qu’elle soit effrayée – rien de plus légitime.

2/ Trois solutions sont possibles :
Ou ne plus nous voir
Ou continuer de nous voir à l’insu de vos parents
Ou intervenir auprès de vos parents.

J’écarte la première solution. La seconde est possible : il faut savoir sacrifier sa tranquillité. Mais ce qui m’ennuie c’est que ce soit votre tranquillité et non la mienne directement qui soit engagée. Si cette solution est adoptée, nous pourrons utiliser l’intermédiaire de Claudie, vous pourrez m’écrire ; il doit être possible de vous libérer d’une surveillance évidemment stricte au moins dix minutes à certains moments – en se servant de toutes les occasions possibles.

La troisième solution a l’avantage d’être nette et d’une loyauté absolue – je ne reculerai pas devant elle – ne croyez pas d’ailleurs que je sois déraisonnable – je saurai demander ce qui est possible, normal, raisonnable – le minimum reconnu étant de vous voir sans autres empêchements que ceux de tous vos autres amis.

Pour l’instant (je dois terminer ma lettre : l’heure est venue de la poster), je voudrais savoir :
ce que votre mère vous a dit et demandé
ce que vous lui avez dit et promis

Tout ceci est une épreuve – il s’agit d’avoir autant de confiance que d’amour. Je sais qu’envers vous j’ai toujours agi loyalement. Tout ce que je vous ai dit était l’expression fidèle de ma pensée. Vous savez que je vous aime sans détours, avec droiture, profondément. Il s’agit d’être confiants, sûrs de nous. Il s’agit de nous aimer : rien ne pourra nous détourner l’un de l’autre.

Marie-Louise, ma chérie, pensez à moi.
Je vous aime plus que tout.

François.

Écrivez-moi

Petites déchirures sans manque aux plis