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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris, 104 rue de Vaugirard], 11 juin 1938

SUPERBE LETTRE DANS LAQUELLE FRANÇOIS MITTERRAND RÉCAPITULE LES PREMIÈRES ÉTAPES DE LA RENCONTRE ET, SURTOUT, RACONTE LE FAMEUX BAL DE L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE :

“C’EST TOUTE L’HISTOIRE DE NOTRE AMOUR, C’EST LE COMMENCEMENT DÉJÀ DÉFINITIF DE LA VIE À VENIR”

4 pp. in-8 (280 x 179 mm), encre bleue, papier de deuil. 

CONTENU : 

Le 11 juin 1938.

Ma chérie,

Hier, dans mes deux lettres, j’ai voulu vous dire que je ne renonçais pas à vous, ni maintenant, ni pour plus tard ; que j’étais prêt à utiliser la situation présente pour la tourner à notre avantage ; que j’avais la volonté absolue de ne pas vous perdre.

Mais je voulais d’abord être sûr de vous, de vos sentiments, de votre amour. Vous m’écriviez dans une de vos lettres que “vous vous sentiez très forte, très sûre de vous, que vous auriez beau rester longtemps éloignée, votre amour ne faiblirait pas une seconde… ” Maintenant que le moment est venu d’être forts, maintenez-vous cette affirmation ?

Je ne sais pas quelle est la situation exacte mais je la suppose ainsi : vos parents vous ont interdit de me voir. Vous avez peut-être promis d’obéir, le conflit est donc net : il s’agit de le trancher pour le mieux. Le jeudi 2 juin, nous nous sommes parlés complètement : (il était temps !) Je vous disais “promettons-nous, quelle que soit la difficulté à venir, de rester la main dans la main, de penser toujours que nous nous aimons, que notre amour dépasse tout le reste”. Voici que la difficulté est là. Et, moi, je maintiens ma promesse : je continue d’être à vous, de vous aimer, plus que tout au monde. Ce n’est pas parce que nous pouvons plus difficilement nous voir, ce n’est pas parce que nous ne pourrions plus nous voir, que mes sentiments changeraient.

Ma Béatrice chérie, rappelez-vous les moments passés : vous savez que je vous aime : depuis un peu plus d’un mois, vous savez que j’ai tout fait pour vous voir le plus souvent possible, vous savez tout ce que je vous ai dit, et quand vous étiez contre moi, toute petite fille, quand votre visage était près du mien (ma chérie rappelez-vous cela) ne vous ai-je pas confié mon amour ? Ne vous ai-je pas aimée “comme mon bien le plus précieux” ? Il est impossible que cela soit fini, il est impossible que cela meure. Et ce que vous ne savez pas c’est que, si, depuis le 5 mai seulement, je vous ai avoué mon amour, je le portais depuis très longtemps en moi.

Dès le bal de NS [Normale Sup], je savais que j’étais blessé, et quand vous êtes venue à la fin du bal (je me souviens de tous les détails) me dire adieu et que je vous ai gardée quelques minutes encore pour danser, ma décision était prise de vous revoir. Croyez-vous que le hasard aurait remplacé ma volonté ? Il n’y a pas une seule de nos rencontres (pas même les premières) que je n’aie causée. Si je passais des jours sans vous voir, c’est que je ne voulais pas abuser et vous effrayer, car vous ne me connaissiez pas et j’ignorais vos sentiments. Ce que vous ne savez pas, c’est ma peine et ma déception lorsque Claudie ayant été malade, vous n’êtes plus revenue chez vous à pied, et que j’attendais en vain ; c’est ma joie de vous trouver au point Γ [gala de Polytechnique] ; c’est mon inquiétude à la veille des vacances de Pâques, quand j’ai vu ce fossé de quinze jours qui allait nous séparer, alors qu’il n’y avait encore rien entre nous (vous aviez mis votre tailleur pour la première fois ; il y avait beaucoup de vent et vous aviez pris une fourrure ; vous lisiez des poésies d’Henry Dérieux ; nous avons parlé d’un tas de choses et je savais que nous n’aborderions pas l’essentiel, cet essentiel qui déjà vivait en nous : je m’étais fixé les vacances de Pâques comme temps d’épreuve – et, à mon retour, je savais que l’épreuve n’avait pas entamé mon amour).

Ce que vous ne savez pas c’est mon émotion quand je vous ai revue après les vacances. Le premier mercredi nous sommes allés à la crêperie Bretonne : vous m’avez refusé les photos. Et je vous ai ennuyée en vous demandant ce que devenait votre “courbe”, et s’il y avait espoir de la voir s’élever, et s’y j’y pouvais quelque chose (j’avais presque deviné…) et vous, vous m’avez répondu (j’ai eu l’air de ne pas entendre, et Claudie vous a regardée un peu stupide) que, surtout à moi, vous n’en diriez rien. Ce que vous ne savez pas c’est ma souffrance, lorsque la semaine suivante je n’ai pu vous voir que le mardi, alors que vous alliez prendre l’autobus : je me suis alors décidé à ne plus tarder. Je savais que je vous aimais : je devais vous parler franchement. Et depuis, “ma toute petite fille, qui ne voulait jamais prendre sa robe verte que j’aimais, ma détestable Béatrice dont je ne connaissais que le profil, et qui tremblait un peu quand le froid la saisissait, immobile (cette main toute mêlée…), et qui ne me disait jamais rien (non parce qu’elle n’avait rien à me dire…)” et depuis, c’est toute l’histoire de notre amour, c’est le commencement déjà définitif de la vie à venir, c’est l’affirmation de notre communauté, ce sont nos paroles à voix basse alors que plus rien autour de nous n’existait, que plus rien en nous ne respirait que notre amour, nos pensées et notre cœur uniquement l’un pour l’autre.

Cette nuit, je repensais à tout cela : et ce m’était plus doux et plus douloureux que le sommeil. J’ai souffert durement. Mais j’ai aussi tendu plus inébranlablement ma volonté. Je n’abandonne rien. Nous avons à défendre notre amour. Déserterions-nous à la première occasion ? Je comprends la difficulté de votre position : mais je crois en vous et en votre fidélité. On peut vous faire promettre de ne plus me voir, on ne peut vous empêcher de m’aimer. Je ne vous demande pas de vous insurger (vos parents eux aussi ont raison). Je vous demande de conserver intact votre amour, et de me laisser agir ; d’avoir la plus entière confiance en moi, de demeurer pour moi cette Béatrice, tant aimée que le reste ne signifie plus rien. Pensez un peu à moi : rien ne vous empêche de m’écrire, très souvent et d’ici très peu, puisque nous ne pouvons qu’à peine nous parler : ce me sera un témoignage de votre amour. Je vous demande, ma chérie, d’être avec moi, pour moi, à mes côtés, de faire cause commune avec moi, contre tout. J’ai conscience de n’avoir jamais été bas, équivoque avec vous. J’ai toujours voulu et je veux que notre amour soit purifié de toute compromission, que nous puissions toujours nous regarder bien en face. J’ai toujours pensé que la seule façon d’aimer était de vivre hautement. Et j’ai conscience que maintenant je puis vous appeler à l’aide sans qu’il y ait contradiction avec ces principes.

Tout à l’heure vous allez partir pour Valmondois, encore une séparation, un éloignement : mais que notre amour veille ! Utilisez le moindre instant pour m’écrire, de tout votre cœur, et donnez-moi tous les détails, afin que je sache exactement ce qu’il en est. Cela m’est nécessaire pour diriger mon action (qui sait ? Que vous a-t-on dit ? Qu’avez-vous dit ? etc.).

J’estime que dans quatre mois nous n’aurons pas plus d’avantages que maintenant. Il me paraît qu’une explication franche, loyale, doive venir le plus tôt possible. Si je ne vous aimais pas, il me serait si facile de laisser aller les choses ! Mais je vous aime et je veux tout risquer. Je ne veux pas qu’il puisse y avoir doute à la base, et manque d’estime de la part de vos parents. Je ne veux pas que vous restiez dans la situation délicate où vous êtes. Tout cela est une question d’honnêteté : rien ne vaut une situation claire. Mais ne me croyez pas présomptueux. Je sais ce que je peux demander et ce qui est impossible. Je sais au besoin être sage. Mon but présent est de ménager l’avenir, de n’être pas écarté de votre vie : je veux que l’on ait confiance en moi et que l’on me donne ce droit minimum de vous connaître que possèdent beaucoup d’autres de vos amis. Marie-Louise très chérie, je vous ai écrit cette lettre avec plus d’abandon que jamais. Comme si vous étiez près de moi. Nous commençons une période difficile. Mais notre amour sera plus fort que tout.

Faites-moi cette grimace que j’aime. Dites tout bas cette parole que [je] vous ai si souvent demandée. Répétez-moi que le temps ne peut rien contre nous. Et venez à mon aide. Soyez avec moi. Songez à cette phrase écrite pour moi par vous : “si je vous disais tout ce que j’ai à vous dire cette lettre ne finirait qu’avec ma vie”. Il faut que tout ne finisse qu’avec notre vie. Ayez confiance en moi. Je suis prêt à tout pour vous gagner. Je vous demande seulement votre amour, vos pensées.

Ma toute petite fille je vous aime
ma Béatrice chérie.

François

Déchirures avec un petit manque au premier feuillet, second feuillet déchiré en deux et maintenu par un petit morceau d’adhésif dans une marge