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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 23 juillet 1938

“J’AIMERAIS ÊTRE MAÎTRE D’UN MONDE DONT UN SEUL DE MES GESTES ÉBRANLERAIT LES FONDEMENTS.”

FRANÇOIS MITTERRAND ÉCOUTE CHARLIE KUNZ ET LOUIS ARMSTRONG À JARNAC, ET RAPPELLE L’ÉCHANGE DES “VIATIQUES” DONT IL DONNE LA DATE : LE 23 JUIN 1938.

4 pp. in-8 (270 x 210 mm), encre bleue. 

CONTENU : 

23/7/38.

Ma chérie,

Après une semaine bien remplie, mais où plus que jamais (s’il est possible) vous avez été présente en moi, je vous écris de nouveau. Depuis mon retour à Jarnac (lundi) ? j’ai vécu sous une chaleur accablante, un ciel très pur, et dans l’attente de vos nouvelles. Aujourd’hui le temps a changé : de l’ouest viennent des nuages annonciateurs de pluies réconfortantes ; mais mon attente est restée la même, et je suppose que pour avoir été retardée la théorie des quinze jours n’en est pas moins en passe d’être mise en pratique. Le plus curieux, est que je nourrissais l’illusion contraire…

Ici le temps passe sans à-coups. Les jours filent trop lentement : pas un regret pour eux tant qu’ils ne vous ramèneront pas près de moi. D’ailleurs, s’ils ont cru nous user, nous fatiguer, ils se sont bien trompés (du moins, à mon propos) ! les pauvres qui s’imaginaient plus forts que mon amour. Ma Marie-Louise chérie, je pense à vous sans arrêt. Cette fois je crois bien que je suis bel et bien lié, dépendant. Où diable ont pu se réfugier cette indiscipline, ce refus de toute entrave dont je me targuais ? Il va falloir, ma Béatrice, que je me révolte. Mais où trouver des armes ?

Pendant mon rapide séjour sur la Côte j’ai eu l’occasion de danser plusieurs fois, et de sortir avec un groupe fort cosmopolite : 5 Suédois et Suédoises, 3 Tchèques, 2 Suisses et 5 Français ! Mais jamais je ne me suis complètement diverti, car je n’étais préoccupé que par vous. Je me demandais ce que vous faisiez, si vous pensiez à moi ; qui était avec vous. Ces interrogations me poursuivent partout, tant vous avez d’importance pour moi. Jeudi dernier, nous avons fait une expédition navale, nocturne, en partie, à laquelle participaient 3 canoës, 2 kayaks et 2 skiffs : le retour en pleine nuit avec les reflets de l’eau pour seuls guides fut d’un grand effet. Pendant qu’un disque de Charlie Kunz, ou d’Armstrong striait le silence, quelle curieuse sensation de fendre la rivière au seul bruit des avirons ! Et moi, j’allais en tête, sur mon fidèle skiff (dénommé “Oreste”) et vous étiez ma compagnie, ma chérie : j’étais comme libéré de l’espace et du temps, nos désagréables antagonistes.

Tout à l’heure, un orage furibond a parcouru le ciel au-dessus de ma tête : à croire l’Enfer autour de la maison tant les éclairs ont cisaillé les nuages et craquelé de tous côtés. Et j’éprouvais un secret accord avec ce déchaînement. J’aimerais être maître d’un monde dont un seul de mes gestes ébranlerait les fondements. Et puis, je sens ma faiblesse et j’en souffre, car je crois que tout homme devrait être capable de transporter des montagnes.

Ma toute petite fille très chérie, comment vous expliquer la peine que j’ai à vivre loin de vous, à ne rompre mon silence que par ces quelques lignes que je voudrais tellement plus nombreuses. Si cela m’était possible, je remplirais mes journées d’un dialogue sans fin, et j’y mettrais toute ma vie. Je songe qu’aujourd’hui, 23 juillet, un mois s’est écoulé depuis notre mutuel échange de “viatiques”. Les mots qu’ils contiennent ont conservé pour moi toutes leurs forces, leur valeur entière : au-delà des limites, des barrières, des obstacles, leur valeur définitive. Ma chérie, j’ai hâte de savoir ce que vous devenez. J’avais même commencé une lettre presque furieuse… Comment rester furieux deux minutes, avec vous. Je commence à croire que je vous aime beaucoup trop ! Mais vous devriez avoir pitié de ma perpétuelle impatience. N’auriez-vous fait aucun progrès dans le domaine de l’obéissance ? Mademoiselle Béatrice, vous êtes parfaitement insupportable ! Combien de jours s’écouleront sans qu’une lettre me parvienne ? Je deviens fort pessimiste !

J’écris cette fin de lettre en toute rapidité, le courrier part dans vingt minutes et je ne veux pas le manquer. Depuis ma, et votre, dernière lettre de samedi dernier, je compte sur mes doigts, je constate un nombre impressionnant de jours sans l’ombre de votre écriture !

Ma chérie, vous presserais-je ainsi si je ne vous aimais pas ? Vous êtes toute ma joie. Que me reste-t-il quand vous me manquez ? Vais-je être dans l’obligation de rabattre une mèche de cheveux sur mon front, d’ouvrir les revers de ma veste, de dénouer ma cravate, de lancer des éclairs du fond de mes deux yeux et de partir à la recherche du génie pour chanter mon désespoir et faire pleurer un nombre incalculable de jeunes filles ? Je préfère au génie la certitude de votre amour !

Ma fiancée chérie je vous quitte. Quel ennui ! Mais je vous aime au-delà des mots, et j’attends notre jour.

François

P.S. Je reçois votre mot à l’instant, et je rétracte mon injuste pessimisme ! Mais je vous aime : seule explication. À bientôt.

Plis marqués, marges inférieures légèrement froissées