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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 28 juillet 1938

“AVEZ-VOUS TOUJOURS LES DÉTESTABLES HABITUDES DE FUMER ET VOUS PEINDRE LES ONGLES ?”

DEUXIÈME LETTRE ÉCRITE LE MÊME JOUR

4 pp. in-8 (270 x 210 mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 28 juillet 1938

Ma toute petite chérie,

Depuis ce matin le temps traîne et ne sait choisir entre la pluie ou le soleil. Je viens de monter pour m’abriter des gémissements de la T.S.F. et des conversations : en bas, on danse et parle - c’est-à-dire que la société s’ébroue et se compose un visage.

Et moi, je pense à vous.

Ce qui m’entoure ne compte pas pour moi et je m’évade. Quelle merveilleuse évasion quand vous êtes le but ! Ma chérie, faites la moue et regardez-moi bien en face, je vais vous dire une chose incroyable dont jamais vous ne vous seriez doutée, sensationnelle et délicieuse : je vous aime. Et du moment que je vous aime, c’est que je me déclare prêt à appliquer les huit commandements avec la dernière rigueur. Désormais je vais cultiver mille qualités nécessaires à l’Amour : inquiétude, injustice, mauvaise humeur etc. etc. En somme, tout ce qui fait le charme de la vie. Et tout cela pour une seule raison, la seule qui vaille la peine de dérangements, d’ennuis : je vous aime.

Si encore je pouvais vous aimer à moitié, suffisamment pour vous le dire mais pas pour le croire, si je pouvais vous aimer tous les deux jours, si je pouvais penser à vous dans un rayon de cinquante kilomètres, mais pas au-delà : comme la vie serait facile ! Si je pouvais vous aimer, mais pas exclusivement, rêver de vous mais pas seulement, si je pouvais limiter mon amour, le conditionner, le classer, l’étiqueter, en faire quelque chose de moyen, de compatible avec le reste du monde, si je pouvais l’enfoncer dans une superbe banalité, dans un formalisme, dans une médiocrité conforme aux sentiments de Tout-le-Monde, comme la vie aurait peu d’importance ! Mais pas du tout. Ma toute petite fille bien-aimée, je vous aime - et vous seule. Tous les jours, tous les instants, toute ma vie, loin de vous et près de vous, sans limites, sans étiquette, sans catégorie, hors des mots, plus profondément que les paroles, plus sûrement que les battements de mon cœur, plus délicatement que le jeu de mes pensées, plus nécessairement peut-être que mes plus nécessaires croyances.

Vous êtes loin de moi. Mais qu’est-ce que cela peut me faire ? Comme il serait beau cet amour qui varierait selon les distances, qui diminuerait avec le temps, comme il serait en accord avec les promesses, avec la certitude, avec l’Amour, tout simplement !

Ma Béatrice, je voudrais que vous soyez heureuse, que jamais vous ne puissiez regretter, que vous ne connaissiez jamais ce désenchantement que l’on voit sur presque tous les visages de ceux qui, eux aussi, ont cru à la possibilité du bonheur. Moins que cela, je voudrais que vous ne sachiez pas les petitesses, le terre-à-terre, la brutalité presque inévitables, que vous soient épargnés la moindre peine, le moindre chagrin, la moindre déception. Et parce que je vous aime, je voudrais être la cause de votre bonheur - être celui qui vous fera trouver la vie moins inutile, moins lassante, moins grossière - parce que je vous aime, je voudrais vous faire heureuse par mon amour.

Ma Marie-Louise très chérie : voilà cette déclaration que je vous fais perpétuellement, que je veux vous faire toujours - donc que je vous ferai toujours - s’il m’arrive d’être furieux : c’est que je vous aime. Si vous saviez la patience, la charité, la gentillesse, l’affabilité dont je suis capable quand je suis parfaitement indifférent ! S’il m’arrive d’être injuste, c’est parce que je vous aime : l’impartialité est la plus neutre des qualités, et moi je ne puis être neutre avec vous. Je suis terriblement partial avec ce que j’aime, et je m’en flatte. Or, comme je vous aime, un tout petit peu…

Ma Toute petite fille : j’ai tant de choses à vous dire que je ne puis en arriver à bout. Vous raconter ma semaine, c’est encore vous parler de vous. Fait remarquable : mardi je suis allé à un mariage. J’ai beaucoup dansé et bu - surtout en compagnie de la plus jolie, de la plus charmante femme de la soirée : ma sœur cadette qui vient du sud algérien chaque année, donc que je vois très peu souvent. Demain je vais rendre visite à l’Océan. Le reste du temps : horaire ordinaire. Actuellement mon père et deux de mes frères sont à Paris. Ils sont : deux de mes sœurs et mon frère Robert. Évidemment la maison est très ouverte, puisque nous réalisons une démocratie fort bien comprise ! Dites-moi exactement votre programme du mois d’août. J’irai vraisemblablement à Paris en octobre. Mes démarches [pour le service militaire] sont appuyées par deux députés (le chanoine Polimann et Taittinger) - et ça a l’air de bien marcher. Je suis très confiant de ce côté. Et les photos ? Je vous en enverrai d’ici peu. Parlez moi de vous, beaucoup. Dites-moi que vous pensez parfois à moi. Dites-moi tout ce que vous supposez me faire un immense plaisir : si vous devinez ! Et sans trop tarder ! (mais je vous remercie maintenant à ce sujet, au lieu d’être injuste !)

Comment êtes-vous peignée ? Quelle robe portez-vous ? Avez-vous toujours les détestables habitudes de fumer et de vous peindre les ongles ? Et la courbe ? (vous vous souvenez : je vous disais “Puis-je quelque-chose pour vous”…). Répondez à mes questions !

Ma chérie, je vous aime beaucoup trop pour vous le dire d’agréable façon.

François

Quelques petites taches d’eau