Libraire-expert de livres et manuscrits anciens
300 - 500 €
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Paris [104 rue de Vaugirard] 15 juillet 1938

“LE MASQUE QUE J’AI ACCROCHÉ SUR MON VISAGE, JE NE L’AI JAMAIS RELEVÉ… MAIS À VOUS JE VEUX DÉCOUVRIR MON VRAI VISAGE, ET J’ARRACHE LE MASQUE”.

PROGRAMME DE VACANCES ET D’ÉTUDES DE DROIT

6 pp. in-8 ( 265 x 208 mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Marie-Louise, ma chérie, lointaine et sans cesse présente en moi,

Je vous déclare une fois de plus que je vous aime. Est-ce une heureuse façon d’apprendre à radoter ? Je rage de ne pouvoir vous écrire davantage. Pour tromper mon impatience il m’arrive souvent de commencer une lettre : je vous y dédie tout ce que mon cœur me dicte : et puis je la garde pour moi. Cela va me constituer un stock de lettres inachevées, témoignage d’une séparation très dure, mais temporaire ! À vrai dire, vous n’y perdez pas grand’chose car le motif central reste le même : mon amour pour vous.

Depuis samedi, je me suis mis complètement en vacances. J’ai fermé les livres de Droit et je sens un peu le besoin de me reposer. Non pas que j’aie beaucoup travaillé depuis mon examen de Doctorat, mais parce que mon travail était depuis quelque temps réparti de manière trop fantaisiste. Ainsi, la semaine dernière, je n’arrivais pas à me coucher avant deux heures du matin, alors que de 21 à 23 heures je me contentais d’écouter de la musique ! Debussy, Fauré, Ravel et Ibert m’ont ainsi permis de voyager hors de mes occupations quotidiennes. Ils m’étaient une occasion de vous retrouver au delà des distances. Samedi matin, je suis parti pour la Seine-et-Marne, chez des cousins fort éloignés. Et je me suis d’un coup transporté dans un univers anachronique et charmant où des jeunes filles en short ou pantalon évoluaient sans respect pour les vieilles murailles d’un manoir médiéval. Je me suis adapté, et pendant deux jours j’ai arboré une tenue similaire, tout étonné de la transition qu’un short blanc et des sandales infligeaient à mes mœurs Parisiennes ! J’ai fait une consommation étonnante de fraises, groseilles et cassis ; j’ai joué au tennis ; j’ai dansé.

En coup de vent, les vacances sont ainsi venues chez moi. Je les ai bien reçues quoique une rancune accumulée depuis qu’elles présageaient votre départ m’ait fort mal disposé à leur égard. Mais je suis enclin au pardon, car je m’aperçois que contre vous elles ne peuvent rien, et je ris de cet attirail, de cet épouvantail, de toute cette mascarade de semaines et de mois qu’elles disposent entre nous : vous êtes, ma chérie, beaucoup plus forte que cela. Que peut contre vous cet écran d’absence et de temps, puisque c’est en moi que votre place est réservée ?

Avec mon frère Jacques, je suis revenu hier soir : la pluie battait déjà les premières maisons de la banlieue. Et maintenant je suis réinstallé dans un Paris, gris et triste. Le ciel a sans doute voulu se mettre en accord avec moi.

Et je pense à vous. Au passé. Et à l’avenir : aux deux vous êtes étroitement mêlée. Plus encore, vous êtes ce passé et cet avenir. Ce n’est pas sans gravité que j’écris cela. Ni sans un sentiment de joie un peu inquiète. Comment la vie peut-elle ainsi se résumer en deux ou trois mots, en un instant ? Quelle merveilleuse chose, et dangereuse ! Je crois que l’amour est l’explication de la vie : il lui donne forme et sens. Si l’amour est beau, la vie ne peut être perdue ; mais quel désespoir lorsque la vie se joue sur un amour imparfait ou médiocre ! Ma toute petite fille chérie, si je vous aime, c’est que je sais de quelle façon je vous aime. Si je vous aime, c’est que je sais que cette immense partie c’est avec vous que je la gagnerai.

Après avoir parlé sérieusement, je vous disais toujours “si vous le préférez, je puis vous raconter des histoires plus drôles” : et cela m’amusait de vous entendre me répondre que vous m’en croyez fort capable. Vous ne vous en doutiez peut-être pas, mais le nœud de la question était là : à beaucoup de gens on ne dit que des histoires drôles, et c’est pourquoi l’on aime si peu de gens ! À vous, toute petite fille, je parle comme jamais je ne l’ai fait : c’est parce que, vous seule, je vous aime.

Je crois que l’amour existe là où les apparences s’effacent. Le masque que j’ai accroché sur mon visage, je ne l’ai jamais relevé. Et ceux qui le voient ne peuvent savoir ce qu’il contient parfois de frémissements. Ils n’en connaissent que l’immuable aspect, et beaucoup me croient de leur race. Mais à vous je veux découvrir mon vrai visage, et j’arrache le masque. Ne le ferais-je si je ne vous aimais pas plus que tout ?

Que faites-vous à Valmondois ? Qui voyez-vous ? Tennis, bateau, thé, conversations, flâneries, camarades (ce mot que vous dites si mal) sont vraisemblablement la trame de vos jours. Êtes-vous sage, ou dissipée ? De bonne ou de mauvaise humeur ? Quelles robes portez-vous ? Combien de fois a-t-on fait votre portrait, combien a-t-on pris de photos de vous ? Va-t-on toujours à Valmondois en bicyclette pour le plaisir de voir vos parents (pas vous, évidemment) : quel ennui ce doit être pour vous, de voir ces jeunes gens chez vous alors que vous êtes le dernier de leurs soucis ! Ce doit être vexant.

Ma Béatrice chérie, quel intérêt pouvez-vous présenter ? Il faut vous faire une raison : moi, je ne vois vraiment pas le remède… Et Claudie ? Est-elle à Auvers ? Ou, quand ira-t-elle ? Vous lui présenterez mes très respectueuses salutations ! J’espère que vous répondrez à toutes mes questions !

Et maintenant, je sens la fureur me reprendre : quatre pages, quelques paroles et il faut vous quitter. Je voudrais condenser en chaque mot toute ma tendresse. Je voudrais que cette lettre soit pleine de mon amour. Je voudrais qu’elle vous dise tout ce que je porte en moi, pour vous. Marie-Louise (j’apprends de plus en plus à aimer ce nom), si je répète que je vous aime, vous penserez que j’ai bien peu d’imagination. Mais vous devez en prendre toute la responsabilité ! (Vous me diriez encore que je radote !)

Ce qui m’ennuie, c’est que j’accumule les dettes envers vous : ma crainte est que vous ne vous lassiez et que pour de bon la théorie des quinze jours ne trouve son application ! Si vous saviez comme je guette le courrier : c’est un peu de vous que je m’apprête à recevoir en vos lignes, et rien ne peut me procurer plus de joie que le témoignage de votre amour. Si durant ces vacances j’avais très souvent cet appui, comme le temps me semblerait plus rapide et ma peine moins vive ! Jeudi je pars pour Jarnac. Deux lignes seulement de vous y seront-elles pour m’accueillir ? Ma chérie, comme vous êtes à plaindre d’être en butte à mes exigences !

Pendant ces vacances, j’ai l’intention de mettre au point mon sujet de thèse. J’hésite entre un sujet de Droit International Doctrinal : tels que “la souveraineté” ou “les limites aux droits des États”. Un sujet de Droit International Historique, tel que “les accords de Nyon et la guerre d’Espagne”, ou un sujet de Droit Constitutionnel tel que “le contrôle de la Constitution Française dans une révision de celle-ci”. Cela m’occupera, entre le tennis et le skiff, le phono et le canoë. Cela m’aidera à combattre la durée, puisque le temps se plaît à s’éterniser quand on voudrait le voir fuir. Et surtout pendant ces vacances, et plus spécialement pendant cette semaine que je vivrai sans vous parler, vous occuperez perpétuellement ma pensée. Ma chérie de quel sortilège m’avez-vous enveloppé, que pas une de mes pensées ne puisse s’évader hors de vous, que pas un de mes sentiments ne puisse connaître d’autres chemins que les vôtres ? Le travail, le sport, le jeu, les hommes et les femmes, toute ma vie extérieure ne peuvent rien contre vous qui êtes ma vie intérieure, et ce qui fait mon attente plus douce c’est de rêver au temps où cette vie extérieure se confondra avec l’intérieure.

J’ai peine à m’arracher de cette conversation. Ma chérie, sachez qu’elle n’est jamais réellement interrompue. Vous êtes pour moi celle qui signait sa dernière lettre de façon si émouvante et si vraie.

Ma “toute petite” Marie-Louise, je vous aime.

François

Plis marqués, petit trou central, infimes taches d’encre