Libraire-expert de livres et manuscrits anciens
500 - 800 €
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 2 août 1938

FRANÇOIS MITTERRAND GOÛTE À LA JOIE D’ÊTRE MOTARD : CHUTE, GENOUX PELÉS ET NOTE DE GARAGISTE.

REMARQUABLE LETTRE ÉCRITE EN LARGE ET EN TRAVERS

2 pp. in-8 (271 x 210mm), à l’encre bleue. 

CONTENU : 

Ma Marie-Louise chérie,

Quand on me donne une permission, j’ai l’habitude d’en abuser, surtout quand elle me plaît spécialement… Donc, me revoilà. Ce n’est pas extrêmement ennuyeux d’être avec vous, ni tellement insupportable : alors vous m’excusez si je m’installe sans façons chez vous, c’est-à-dire, dans la pièce la plus étroite, la plus exigüe de votre vie - sans autre ambition que d’être tout pour vous - (je ne suis pas exigeant !). Ma chérie (tellement !) quand on est près de ce (celle) que l’on aime et qu’il est permis de lui parler, le mieux est de lui prendre la main et de se taire. Mais je suis loin de celle que j’aime (que j’aime ! quelle chose étrange !), je ne puis qu’imaginer son visage, sa présence ; alors je parle et j’écris.

J’aime beaucoup parler sans suite : rien de plus sot qu’une conversation logique puisque déjà la conclusion peut être prévue, l’enchaînement irréductible ; je préfère passer par la fenêtre sans barreaux de la prison et m’évader dans le domaine de la fantaisie - or voilà qu’un nouveau grief se dresse contre vous : pire encore que la logique et le raisonnement, la fantaisie me mène au même but : vous. Et si encore je trouvais la chose détestable ! Enfin, prenons notre parti, mademoiselle Béatrice, qui n’avez pas honte de vous promener en bicyclette en compagnie de jeunes gens, et de me faire sciemment rager ! Pour unique consolation, je pense que ce même soleil qui me rôtit présentement vous dore et vous enveloppe - mais peut-être de lui, aussi deviendrai-je à la longue, jaloux.

Ma toute petite fille chérie, voilà que pendant que j’écris ces mots, j’entends Yvonne Printemps chanter la “lettre” de Mozart. Elle dit “quand tu m’écris, dis-moi toujours que tu t’ennuies horriblement. Depuis ton départ, mon amour, depuis de longs jours, ma pensée ne te quitte pas… ” Et moi, je pense à vous.

À l’instant la “masse” vient de quitter la maison : tous vont se baigner et faire du bateau - un peu de calme. À mon côté, Orloff souffle désespérément comme s’il se souvenait de la steppe. S’il était réveillé il me chargerait certainement de mille compliments à votre égard… Je vais prendre une moto et m’exercer en vue de mon permis (déjà un incident lors de l’apprentissage : chute, genoux pelés d’une de mes cousines, note du garagiste). Samedi je suis allé à une soirée : robes de soirée, champagne, minauderies. Ma chérie, c’est là que je mesure notre victoire : vous seule vivez en moi parce que je vous aime D’ailleurs le temps continue son chemin : un mois (quel mois détesté !) sans vous qui vient de finir. Tiendrez-vous jusqu’au bout ? Je le crois, j’ai confiance en vous. Quant à moi, ma Marie-Louise, je vous aime, vous le savez plus que tout et pour toujours.

Écrivez-moi sans attendre que mes pensées injustes ne viennent m’embarrasser ! Rien qu’un mot me ravira, le plus tôt possible. Je vous aime trop pour supporter l’absence de ce seul signe de vie qui nous soit actuellement permis. Moi aussi je me demande souvent pourquoi n’avons-nous pas le droit de connaître ensemble le plaisir des vacances, et je m’en irrite, mais je me radoucis en songeant que tout se gagne et tout se paie. Si je vous aimais mal, ou un peu, ou médiocrement : nous aurions peu à payer, nous rencontrerions peu d’obstacles - mais je vous aime totalement, et il nous faudra payer chèrement notre bonheur qui sera immense - et puis un jour viendra où ces plaisirs (que maintenant je ne puis plus goûter), nous les vivrons l’un près de l’autre, l’un avec l’autre. Cette pensée m’accompagne et m’aide à passer les jours. Je veux que la part de bonheur qui nous est réservée repose entièrement sur notre Amour. Et il faut que cette part, nous fassions tout pour l’obtenir, bientôt.

Ma Béata (je suis fâché contre ce ruban bleu dans vos cheveux, contre ces robes que je ne connais pas). J’aurais voulu vous écrire cette lettre en riant et voilà que je vous parle sérieusement (en vous énonçant beaucoup de redites !). (Je condense mon écriture le plus possible pour rester plus longtemps avec vous). Qu’avez-vous fait pour m’ensorceler ainsi, vous, qu’après plus d’un mois absence je n’ai pas encore oubliée ! Je vous aime, je vous aime, voilà le philtre ! Et c’est un philtre au sortilège sans fin.

François

P.S. : je joins une photo prise à Nozan (où j’ai passé une journée avec Danielle Darrieux et Henry Decoin son mari, comme agréables voisins et compagnons de plage). Et vos photos ? Au moins celles prises à la Pentecôte, où vous vous êtes assise dans un fauteuil (elle a été agrandie), et où vous vous tenez debout avec Claudie ? Je compte sur elles. Aurai-je un mot de vous très bientôt ?… Mais je vous ennuie, my love.

Plis marqués