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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 6 août 1938

“VOUS ET MOI : ET ENTRE NOUS CE QU’ON NOMME L’AMOUR. AVEC CES TROIS PERSONNAGES, ON PEUT CRÉER UN MONDE. CE MONDE, AIMONS-NOUS FOLLEMENT, POUR NE PAS LE PERDRE.”

L’ÉTÉ À JARNAC, SUR LA CHARENTE ET SOUS LES ÉTOILES

4 pp. in-8 (270 x 210mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 6 août 1938

Ma chérie,

Comme pour reprendre son souffle, la maison est presque vide, calme, aujourd’hui. Un orage violent passé ce matin nous a laissé une bonne mesure de fraîcheur : les fleurs (mes chères fleurs) ont bu avec avidité la pluie devenue si rare ; les chiens, oreilles basses, sont complètement trempés et croient sans doute spirituel de s’ébrouer près de moi ; les hommes, eux, avec leur sottise coutumière pestent déjà contre ce mauvais temps qui pourrit les vignes… Revenu fort tard cette nuit d’un pique-nique qui eut lieu dans une île, ce qui nous valut un retour-aux-étoiles sur l’eau, je me suis levé tout courbaturé tant j’ai tiré les avirons, les jeunes filles ayant cru bon de se laisser remorquer. J’avoue que mes muscles n’ont pas été à la hauteur de la courtoisie, ce qui est fort humiliant à confesser ! Cet après-midi j’ai lu une centaine de pages de Diane de la croisée des Chemins de Meredith. Et tout à fait par hasard (c’est véritablement exceptionnel de penser à vous !), je me suis mis en tête de vous écrire.

Intensément paresseux, surtout depuis plusieurs semaines, devant tout effort de correspondance, j’éprouve à votre égard les symptômes d’une curieuse maladie : vivre en votre compagnie (privilège dont vous ressentirez certainement l’extrême honneur). J’appelle cela maladie, car c’est en effet un état anormal pour moi que d’aimer plus qu’un quart d’heure. D’ordinaire, à ceux que j’aime je n’accorde pas une parcelle de moi-même, car je craindrais trop les voir s’imaginer avoir un droit éternel sur moi. Et je ne livre une part qu’à ceux dont je me moque, car la clef que je leur donne est toujours fausse. Mais à vous, ma chérie, que j’aime pour-un-peu-plus-d’-un-quart-d’heure, voilà que je ne puis donner la moitié. Je dois être fou ou présomptueux, mais j’en suis fort satisfait, comme s’il était possible qu’en retour vous me fassiez le même don !

Ma toute petite fille chérie, vous croyez certainement que je ne sais dire que la ou les mêmes choses, que j’ai bien peu d’imagination et que je varie trop peu les clichés. Mais j’ai constaté qu’il n’y a pas plus grand plaisir que la répétition. Le jour où j’aurai atteint une parfaite maîtrise en la matière, je vous écrirai toujours la même lettre, qui ne contiendra que fort peu de mots. Quand je vous dis que je vous aime, j’ai l’impression de réaliser un chef-d’œuvre.

Quand je pense à vous (cf. ci-dessus : événement extrêmement rare, mais quand même agréable), je sens rire en moi un énorme ébahissement. Que je vous aie connue cet hiver, alors que cet hiver fut précisément pour moi si plein de sorties, de fêtes, qu’au milieu de tant d’occasions de vivre à l’extérieur de moi-même, je vous aie rencontrée et installée au centre de ce vieux moi si farouche, que j’aie continué de vous voir alors que tout s’y opposait : mode de vie, (je n’ose dire : principe), préoccupations du moment, (je n’ose dire : concurrence !), instabilité, crainte d’une emprise de-plus-d’-un-quart-d’heure : tout cela me remplit d’étonnement. J’ai l’impression que le diable s’est mis de la partie, pour qu’une petite fille très sage et très imprudente m’ait ainsi lié à son ombre !

Ma Marie-Louise chérie (extraordinaire ! il m’est arrivé de défendre votre prénom ! C’est de votre faute aussi si je ne puis désormais le séparer d’un visage que j’aime plus que tout le monde !), l’envoûtement continue - et, ce qui est plus inouï, à distance. Sans doute, la distance est-elle néfaste : ce n’est peut-être pas exactement vous que je reconstitue, en pensée. L’image qui vit en moi a dû subir une décantation très subtile que j’aurai le bonheur de détruire quand vous serez présente. Quelle joie de vous retrouver, non plus idéale, mais vraie, non plus immobile, mais vivante, non plus imaginaire avec cent détestables vertus mais réelle avec mille adorables défauts. Pourvu que le temps ne vous lasse pas ! Êtes-vous sûre de m’aimer autant, malgré l’absence ? Ne me remplacez-vous pas, insensiblement ? Pensez-vous à moi comme si j’étais à côté de vous, ma chérie (vous étiez ce “bien précieux” que je possédais).

D’ailleurs, l’épreuve va vers son achèvement - ces vacances nous les avons vécues séparément - mais songez au bonheur que nous connaîtrons, de vacances vécues ensemble : et ceci est à notre portée. Rien qu’un misérable grain d’impatience à surmonter.

Ma chérie, cela tourne en Épître aux Corinthiens ! “Soyez patients et persévérants, soyez fidèles, méprisez les plaisirs incertains du moment, pensez à l’éternité et vous serez éternellement récompensés… ” Car au fond de toute histoire il y a une récompense. Je suis donc en train de vous endoctriner ! Mais ma doctrine à moi se résume en peu de mots : vous et moi : et entre nous ce qu’on nomme l’Amour. Avec ces trois personnages on peut créer un monde. Ce monde, aimons-nous follement, pour ne pas le perdre.

Maintenant, vous allez partir pour le Midi. Vous allez connaître des sensations nouvelles, vivre en marge de l’habitude. Sera-ce l’occasion de m’oublier ? Je ne puis le croire. Pensez très souvent que, moi, je vous aime et aidez-moi à passer les quelques instants qui nous séparent. Dites-moi que vous m’aimez : je le croirai aveuglément. Et pourtant l’amour n’est pas aveugle

François

P.S. : je vous parle bien peu de mes préoccupations. Je lis. Je fais des randonnées ivres de vitesse en moto (instrument all right). Je parcours la Charente (rivière). Je joue au tennis. Ma famille se disperse : l’une de mes sœurs en Allemagne, une autre en Algérie, mes frères continuellement en parties.
Autrement rien de particulier - Ah ! Si : je vous aime. Ça mérite d’être noté ! ma chérie.