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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 9 août 1938

“J’AIME FILER À FOLLE ALLURE SUR MA MOTO : QUEL ENGIN MERVEILLEUX ! ET DANGEREUX”.

2 pp. in-8 (270 x 210mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 9 août 1938

Ma chérie,

Ne sachant pas si vous êtes toujours à Valmondois, je me risque quand même à vous faire parvenir cette lettre. Je vous ai dit, et cette parole était sérieuse, que je craignais par-dessus tout de vous être un jour importun. Aussi est-ce avec un peu de gêne que j’écris ces lignes, après d’autres restées sans réponse. Je ne veux ni vous ennuyer ni formuler ce qui vous semblerait un reproche (je n’ai pas à vous en faire, et ne vous reprocherai jamais quoi que ce soit). Mais je vous ferai simplement l’aveu que je souffre durement de votre silence.

Ces derniers jours n’ont été marqués ici par aucun événement extérieur particulier. Je continue mes promenades sur l’eau : la lumière du matin est vraiment charmeuse. Quand rien ne bouge à l’éveil des choses on a l’impression de leur voler un secret. Mais elles ne vous en tiennent pas rigueur et, chaque jour, s’offrent avec la même simplicité. J’ai fait aussi la découverte de la vitesse. Séparé du monde, fixé uniquement sur la route à suivre, j’aime filer à folle allure sur ma moto : quel engin merveilleux ! Et dangereux. Le risque prend à la gorge avec son attirance si persuasive.

À l’intérieur, ce n’est pas le calme ! Je sais seulement que je vous aime. Je vous ai une fois parlé d’un grand voyage que j’entreprendrais pour me libérer de tout et peut-être de moi-même, reprenant à mon compte cette affirmation qu’à vingt-cinq ans la vie était jouée, et qu’il fallait me dépêcher d’agir. Je comprends maintenant qu’à ce projet je n’ai pas renoncé, et que ce grand voyage serait mon amour pour vous. Je suis lancé à l’aventure avec ma volonté très sûre d’elle d’arriver au but, mais la volonté n’écarte pas les alarmes, et je me surprends parfois à craindre. Non pas à cause de moi, car je vous aime trop pour varier, mais à cause de vous. Ma petite fille très chérie, j’ai confiance en vous et nous avons trop d’instants tellement émouvants dans notre passé commun pour que je ne sois pas certain de votre amour. Mais la certitude, quand on aime, s’allie facilement aux craintes.

Je sens que j’ai tant de choses à vous dire. Peut-être ne vous parlé-je pas suffisamment des sujets essentiels ? Mais c’est parce que ma pensée ne va qu’au premier de tous : mon amour, et que je ne puis m’étendre davantage au cours de cette correspondance “de vacances”. À vous, ma chérie, je pense sans cesse. J’évoque ces moments où nous pouvions vivre toute notre tendresse. Et j’imagine ceux qui bientôt maintenant, viennent à nous. Ma Marie-Louise, vous savez que je suis terriblement impatient. Quand saurai-je de nouveau que je suis plus qu’un souvenir ? Dites-moi dans votre prochaine lettre si vous partez dans le midi et quelles seront vos étapes. Dites-moi surtout que vous m’aimez, selon les phrases du viatique. Ma toute petite fille je vous aime toujours plus que tout.

François

Dites-moi combien de temps mes lettres mettent à vous parvenir. Elles partent de Jarnac vers 19h00. Quand arrivent-elles à Valmondois ?