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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Jarnac, 13 août 1938

FRANÇOIS MITTERRAND S’ADONNE À LA PHOTOGRAPHIE ET FAIT DES AGRANDISSEMENTS DE CATHERINE LANGEAIS.

IL APPREND LA DACTYLOGRAPHIE ET TAPE AU MILIEU DE LA LETTRE : “MARIE-LOUISE, MON ADORABLE PETITE FILLE, JE VOUS AIME”.

COMMENTAIRES SUR DES LIVRES ET DE LA MUSIQUE

4 pp. in-8 (210 x 174mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 13 août 1938

Marie-Louise chérie,

J’arrive à Jarnac après un bref séjour chez des amis. J’ai reçu et lu votre lettre avec le plus grand plaisir. Rien ne compte pour moi plus que vous. Cela explique l’anxiété et la joie qui se relaient sans fin dans mon esprit, à votre égard. De savoir que vous m’aimez suffit à tout rendre clair et à changer du tout au tout ma philosophie !

Ma chérie, moi aussi j’ai besoin de vous dire que je vous aime, que le temps n’a pas eu la moindre prise sur moi, que ma pensée ne vous quitte pas, et que, de chacune de vos phrases, je fais un bréviaire que je ne me lasse pas de relire.

Je me souviens vous avoir dit un jour que je ferais un fort mauvais romancier, car je possédais une imagination beaucoup plus abstraite que concrète. Je fais actuellement la remarque contraire. Chaque fois qu’il m’arrive de parler, d’aborder ce que l’on appelle les sujets éternels… je m’aperçois que ma splendide abstraction s’évanouit et que vous êtes perpétuellement le fond de mes pensées, que tout se ramène à vous. Et cela me conduit à ces deux réflexions : d’abord, que toute conversation dite impersonnelle n’est que le ridicule maquillage de sentiments, d’impressions uniquement personnels et particuliers. Ensuite, que le proverbe selon lequel celui qui aime est bien perdu et doit renoncer à sa plus chère indépendance intérieure, mérite la plus certaine foi (ce dont je suis fort agréablement humilié). Et comme j’ai toujours affirmé qu’à moi, cela n’arriverait pas, je vous déclare, une fois de plus, gravement coupable…

Ma toute petite fille chérie, c’est très mal d’être paresseuse. Quand vous serez grande et que vous aurez dix-huit enfants vous le comprendrez mieux. Enfin, je vois que vous faites des efforts puisque vous osez ouvrir Jean Barois [roman de Roger Martin du Gard, paru en 1913]. Mais je proteste quand vous écrivez que c’est trop difficile pour vous. C’est un livre fort bien composé dont l’idée centrale n’est pas mal développée. Mais c’est le type du livre qui a l’air compliqué et qui ne l’est pas. R. Martin du Gard voudrait peut-être nous impressionner avec ses éructations rationalistes, scientifiques etc. (je ne dis pas qu’il veut nous les faire admettre), mais rien de plus simple que des raisonnements fondés sur un banal sens commun, pimentés par des expressions à peu près philosophiques et sociologiques. Moi, ce qui m’a amusé, c’est de voir ce malheureux Barois prendre pour une folie et une libération sensationnelles ce qui n’était que le chemin le plus petitement raisonnable.

De mon côté, j’ai lu récemment deux romans de La Varende : Nez-de-cuir et Le Centaure de Dieu (où j’ai trouvé un sens de la grandeur fort peu développé de notre temps). Hérétiques de G. K. Chesterton (livre admirable, et qui, avec Orthodoxie du même Chesterton, constitue une très curieuse et attachante apologétique). Je lis Louis XI d’A. Bailly et vais commencer le Wagner de Pourtalès.

Je ne suis pas les concerts de Vichy, étant rarement à la maison le soir. Mais j’ai entendu cette semaine le quintette en la majeur de Mozart, Daphnis et Chloé de Ravel : cela m’a valu des minutes auxquelles vous n’avez pas été étrangère. Si je note les impressions de beauté ressenties ces derniers jour, je trouve des chants enregistrés de Robeson, des verres et vases de Lalique, des roses de Provins. Il y a un an j’aurais dit que, seul, isolé de toutes les richesses que la musique et les couleurs et les vers et les formes nous offrent, mon dénuement eut été complet. Et maintenant, je sais que ces richesses ne sont plus pour moi que complémentaires. Elles me sont chères, mais après vous, elles ne me ravissent qu’en raison de vous. Cela me prouve (la preuve est pourtant faite depuis longtemps) que je vous aime plus que tout. Mais nous entrons encore une fois, ma chérie, dans le chapitre de la dépendance…

Nouvelles extrêmement importantes : je fais des photos et vous ai agrandie sous toutes dimensions (je joins une pièce à conviction). J’ai traduit plusieurs mots croisés : un seul mot m’a arrêté (et je ne l’ai pas encore deviné). Il comprend 14 lettres et s’applique “aux personnes qui ont tendance à grossir” (… obsession…). Enfin, je m’exerce à taper à la machine, ce qui peut m’être utile sous les drapeaux. Je vais d’ailleurs vous donner un témoignage de mon savoir-faire :

[dactylographié :] Marie-Louise, mon adorable petite fille, je vous aime.

(Je n’ai pas fait de fautes, mais je me suis rudement appliqué !)

Lundi ont lieu ici les fiançailles de ma seule cousine germaine (élevée, ainsi que son frère, avec nous, leur père ayant été tué à la guerre : elle est pour moi autant qu’une soeur). J’aurai à porter un toast. Et puis, avant de finir cette lettre embrouillée, je vous souhaite une bonne fête pour le 15 août, sainte Marie. Ma messe d’Assomption sera entièrement pour vous. Je voudrais être le plus [oubli d’un mot] ; Je m’arrête là, dans l’espoir d’une attente patiente quant à votre lettre future ! Je vois bien que je ne sais pas vous dire autre chose que je vous aime. Mais ça a le mérite d’être vrai.

François

P. S. : si vous bougez de Valmondois prévenez moi aussitôt. Je m’aperçois que j’ai oublié votre photo. Tant pis, pour la prochaine fois.