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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris], 16 août 1938

“ET LE VOILÀ QUI S’INQUIÈTE, CET HOMME LIBRE, PARCE QU’IL AIME !”

4 pp. in-8 (210 x 175mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 16 août 1938

Ma détestable chérie,

Possesseur d’à peu près toutes les vertus, j’en convoitais une depuis longtemps sans pouvoir la conquérir. Je crois que ça y est maintenant, et grâce à vous : la Régularité (ou constance) ne me manque plus ! God bless you ! Je dois désormais approcher de près la perfection… Jamais il ne m’était arrivé de produire une correspondance suivie et maintenant les jeux sont retournés : c’est moi qui réclame, qui me lamente et qui attribue à l’infidèle mon très juste courroux. Vous recevez donc cette nouvelle lettre - baillerez-vous ? Protesterez-vous ? Ce doit être fort ennuyeux d’être en butte à la prose kilométrique et chronométrie d’un hargneux individu, surtout s’il prétend qu’il vous aime, ce qui est véritablement un abus.

Supposez un personnage de comédie qui tire son plaisir de l’éternel quiproquo des êtres et dont l’orgueil est de se jeter au feu sans se brûler. Vous le voyez triompher des embûches qu’il se crée. Il se croit invincible, et tout à coup, le voilà réticent, interloqué, comme si une invisible main le retenait. Il s’étonne, il se débat et puis il s’abandonne. C’est-à-dire qu’il abandonne le masque et l’artificiel. Il aime.

Eh bien ! Je ressemble beaucoup à ce personnage. Une toute petite fille que vous connaissez un peu m’a fait comprendre que le feu brûle. Une détestable petite fille tient mon orgueil et mon indépendance dans ses deux mains. Et le voilà qui s’inquiète, cet homme libre, parce qu’il aime !

Je me demande quel crime on me fait expier en me donnant tant d’amour pour vous ma Marie-Louise chérie ! Tributaire d’une impatience folle, de rages périodiques quand une lettre que je désire se fait attendre des jours et des jours. Anxieux, j’imagine les plus affreuses et les plus noires hypothèses ! Plus les jours passent et plus mes hypothèses se rapprochent de l’évidence… Et puis un mot de vous, et tout devient clair. Adieu la colère et le dépit ! Je vous retrouve, ma chérie, telle qu’à ces moments où nous pouvions nous dire, nous exprimer si merveilleusement notre amour.

Votre pensée ne me quitte pas. J’évoque le passé, notre passé. Pas un geste, pas une expression de votre visage qui ait disparu de ma mémoire. Je crée vos occupations de l’instant. Cela me fait pas mal d’occasions d’animer ma jalousie ! Vos lettres, je les relis perpétuellement et j’imagine le futur : les quelques semaines à “avaler” et puis, fin de la solitude, de l’ennui, de l’inquiétude, bonheur de l’épreuve vaincue, et vous, ma chérie, de nouveau près de moi, plus complètement à moi.

Ma Marie-Louise, écrivez-moi vite, vite, vite. Ne me laissez jamais trop de jours sans le témoignage de votre amour. C’est trop dur. Répondez à mes questions : dites-moi si ces lettres ne vous assomment pas. Si vous les trouvez trop longues. (Mais quand je suis avec vous, comment vous quitter ?). Dites-moi toujours quand vous les avez reçues de manière à ce que je sache si certaines ne se perdent pas en route. Dites-moi vos pensées, vos occupations. Pendant que je vous écris, quelle robe portez-vous ? Dites-moi ce que vous pensez des mille choses qui vous entourent. Et dites-moi, surtout, que vous m’aimez.

Ma chérie, j’ai hâte de vous voir. J’ai tellement besoin de vous que je n’hésiterais devant rien pour être avec vous. Pourquoi ne pourriez-vous pas aller au moins une journée, un après-midi, quelques heures à Paris ? Vous me diriez le jour, vos moments libres possibles. En me prévenant 48 heures à l’avance : je serais à Paris, où vous voudriez, à l’heure dite. Quelle joie si d’ici une douzaine de jours, je vous retrouvais ! Que diable, il y a bien un dentiste ou un je ne sais quoi vous ayez ou vous pouvez avoir urgence à voir. Aller de Valmondois à Paris, ça ne doit pas être terrible ! Pensez à cela tout de suite, ma chérie, c’est très sérieux et prévenez m’en. Quel que soit l’endroit : je serai où vous voudrez. Je veux vous dire de vive voix que je vous aime. Ma chérie, je vais vous quitter. J’ai écrit rapidement ces lignes car l’heure presse. Réfléchissez à tout ce que je vous y mets et sachez que je vous aime plus que tout.

François