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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Nord de la Charente], 20 août 1938

SANS NOUVELLE DE MARIE-LOUISE :

“MA BÉATRICE BIEN-AIMÉE, QUE SE PASSE-T-IL ? NOUS EST-IL ARRIVÉ UN ENNUI ?”

“LE BONHEUR NE SEMBLE JAMAIS DU DOMAINE DE LA RÉALITÉ, IL EXIGE UNE RANÇON”

4 pp. in-8 (210 x 147 mm), encre bleue, papier vergé. 

CONTENU : 

Le 20 août 1938

Pendant qu’une masse compacte de jeunes gens et jeunes filles dansent, je vous écris, ma très chérie, pour mieux me sentir avec vous. Nous sommes ici, chez des amis, au nord de la Charente. Un pique-nique orné des vins les plus variés a mis une gaieté peut-être factice mais nettement prononcée, et le phono clame valses, tangos et fox. On a chanté, crié, parlé. Le ciel menaçait d’une pluie vengeresse. Mais rien. Tout se passera comme de coutume. Ce qu’on appelle une bonne journée de vacances aura mis sa note prévue, et à Dieu vat ! Pour l’avenir.

Ma Béatrice bien-aimée, que se passe-t-il ? Nous est-il arrivé un ennui ? Je n’explique pas votre silence. Ou mal. Est-ce un empêchement grave ? Est-ce seulement le temps qui passe et mon impatience qui le double, le triple ? Je vous écris quand même cette lettre, comme d’habitude et selon notre accord, pour bien vous marquer la vérité de mon amour. Je sais bien que l’absence efface beaucoup de choses, atténue le chagrin d’une séparation. Mais je ne doute pas de vous. Je crois que cette petite fille que j’aime plus que tout au monde est toujours celle “qui n’a pas oublié comment on pleure”… Vous comprenez, ma grande chérie, quel prix j’attache à chaque preuve de notre amour, et je deviens impatient, facilement inquiet.

J’entends des Cyrards [élèves de Saint-Cyr] qui hurlent le “Pékin de bahut”. On les applaudit. Vive l’uniforme ! Les jeunes filles considèrent sans doute qu’un bouton doré vaut une vertu ! (C’est vraisemblablement la jalousie qui me fait parler, et la perspective d’un fort terne bleu-horizon…). Et vous, ma Marie-Louise, que faites-vous ? Vient-“on” toujours vous rendre visite ? Suis-je en passe d’être durement remplacé ? J’imagine, non sans une rancœur considérable, ce bandeau bleu noué sur vos cheveux, pour d’autres ; cette robe ou ce short que vous portez aujourd’hui, pour d’autres ; ce sourire que vous offrez à d’autres. Ma chérie, ma toute petite fille, dites-moi (quelle révélation !) que je suis encore celui que vous aimez au-delà de l’espace ! Dites-moi que ce que nous écrivions mutuellement sur nos “viatiques” exprime toujours le désir de nos cœurs (comme j’étais heureux alors de vous savoir si complètement près de moi, à moi !). De mon côté, rien n’a changé, malgré les semaines d’apparence bousculée, brillante, mondaine mais en réalité, pour moi, vides parce que vous n’y étiez pas.

Mon amour, chaque heure me rapproche de vous. Je rêve du moment où je vous reverrai, telle que je vous ai connue (vous le disiez “qu’est-ce que 3 mois” !), ma toute petite fille. Comment bâtirons-nous notre avenir ? Je le vois tellement rempli d’amour, c’est-à-dire, de vous ! Mon ambition est grande. J’ai déjà, de mon peu d’expérience, mesuré la nullité, la fatuité de tout ce qui nous entoure. Qu’est-ce que cela pèsera devant notre volonté de vivre notre vie, loin de l’étroitesse d’esprit, de la mesquinerie, de la sottise ! Je vous vois, ma chérie, si raisonnable, avec votre robe verte “réservée”, et votre moue “pas sur commande”. Peut-être voudrez-vous toujours une poupée ou un chien de peluche, pour vous tenir compagnie, la nuit ! Peut-être demeurerez-vous si inexorablement muette, quand je vous demanderai de me dire “quelque chose” ! Comme je vous entourerai de mon amour ! chaque minute en sera pleine, pour ne pas être perdue…

Est-ce seulement un rêve ? Le bonheur ne semble jamais du domaine de la réalité, il exige une rançon. Suis-je en train de la payer ? Car je souffre, ma Marie-Louise, d’ignorer ce que vous devenez. Espacez-vous votre correspondance parce que vous m’aimez moins ? Ma chérie, vous savez que j’espère sans fin “les bonnes surprises”. Un mot de vous et je sentirais ma poitrine moins lourde, moins lourde des souvenirs et des promesses auxquels je crois, comme à mon plus cher et plus merveilleux trésor.

Marie-Louise très aimée, je vis avec vous sans cesse. Dites-moi bien vite que vous aussi, vous [vous] rappelez ce temps où quelques mois nous semblaient une épreuve utile mais facile à surmonter ! Ce que je vous disais dans ma dernière lettre, je le maintiens : j’ai hâte de vous voir. N’importe où vous voudrez [sic], quand vous voudrez, mais bientôt. Je serai où vous m’indiquerez. J’attends une réponse précise. Rien ne changera mon projet. Je vous aime, ma chérie. Et plus que tout : cela a, pour moi, un sens.

Cette semaine : amis, sorties, tennis, lectures. J’ai lu en particulier La tragique existence de Victor Hugo de Léon Daudet, Souvenirs de la Maison des Morts de Dostoievski, La Fontaine de Bailly. Dostoievski m’apparaît de plus en plus comme un romancier “colossal”. Je n’ai pas ressenti impression pareille (sauf peut-être devant Thomas Mann) depuis longtemps. Où sont nos braves petits romanciers français !

Ma chérie, si vous saviez comme je guette chaque courrier, et comme j’ai de la peine devant mon attente vaine ! Auriez-vous fait vœu devant l’Éternel de ne plus tracer une ligne pour moi ? L’Éternel vous pardonnera, et moi aussi, de manquer à ce vœu ! Ma chérie, afin que je sache si cette lettre ainsi que celle du 16, vous sont parvenues, accusez m’en réception, d’ici trois ou quatre jours au moins ! Sinon, je m’inquiéterais peut-être outre mesure, mais certainement le cœur serré.

Comme je tiens à vous ! Ma foi, vous me faites tenir un langage, qu’avant vous j’aurais jugé impossible, tant j’étais peu accoutumé à dépendre de quelqu’un ! Mais tout ce que vous m’avez dit, tout ce que vous m’avez écrit est trop gravé au fond de moi pour que je n’envisage pas avec angoisse ces durs instants où rien ne vient atténuer votre absence. De plus en plus se font rares vos lettres. Ma toute petite fille bien-aimée, sachez que moi aussi je sais ce qu’est la souffrance à faire pleurer. Maintenant, 10 jours sans vous, c’est payer chèrement l’amour. Et pourtant proche désormais est le moment où vous serez de nouveau ma toute petite Marie-Louise bien à moi. Ma fiancée chérie, je vous aime.

François

P.S. j’écrirai de nouveau mardi.