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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris], 23 août 1938

IMPATIENCE AMOUREUSE : “DEVAIS-JE, TEL ULYSSE, MASSACRER LES PRÉTENDANTS ?”

ÉVOCATION DE FRANÇOIS MAURIAC.

“ET VIVE LA VIE, SI VOUS M’AIMEZ COMME JE VOUS AIME !”

8 pp. in-8 (179 x 135mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 23 août 1938

Ma Belle au Bois dormant chérie,

Le vrai Prince charmant eut la part plus belle que moi puisqu’il put éveiller la princesse endormie, en l’embrassant. Moi, je craignais déjà de ne pouvoir vous tirer d’un sommeil que j’imaginais de cent ans, la distance m’interdisant le même stratagème. Quelle joie de voir mes craintes vaines : vous ne dormiez pas, et le Prince charmant était inutile. Quand j’ai reçu votre lettre, j’étais tellement joyeux que j’ai failli dire, écrire, avouer à toutes les jeunes filles du monde que je les aimais passionnément. À la réflexion, j’ai pensé qu’il valait mieux vous le dire, à vous seule, d’autant plus qu’à toutes j’aurais menti mais qu’à votre égard rien n’est plus vrai…

Ma paresseuse bien aimée, je nourrissais des intentions belliqueuses dans l’impossibilité où j’étais d’expliquer votre silence. Devais-je, tel Ulysse à son retour à Ithaque, massacrer les prétendants que je créais nombreux autour d’une Pénélope infidèle ? Devais-je composer des philtres enchanteurs pour les changer en animaux de basse-cour ? Devais-je les provoquer en un tournoi dont vous auriez été le prix ? Je constate sans déplaisir qu’il me faudra renoncer à ces moyens extrêmes, pour en revenir au plus simple aveu, celui dont la victoire est la plus merveilleuse : je vous aime.

Ainsi vous étiez en train de camper sur les terres de ce vieux mécréant de Basil Zaharoff, avec concert le soir, lectures à voix hautes, soleil et compagnies du plus grand agrément. Le Baiser au lépreux vous a attiré un succès de politesse, dîtes-vous (hum !). Rêvez-vous toujours d’être, plus tard, quand vous serez une vieille fille grincheuse, professeur de gymnastique et de diction ? Tant pis pour ce rêve, mais le mien vous recrée tout autrement. Vous me lirez de beaux poèmes, et vous serez ma toute petite fille très aimée, et je vous ferai un succès de politesse. Et quand vous chanterez, non je n’écouterai pas derrière les portes. J’écouterai au fond de moi ce Trente et un du mois d’août dont je ne sais que le premier vers et que vous savez si bien crier à tue-tête quand je ne suis pas là.

À propos des neveux de Duhamel, vos compagnons, j’en ai rencontré un, Pierre Duhamel, cet hiver, dans une matinée dansante. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer également Georges Duhamel, pas dans des matinées dansantes ! Mais lui a fait évidemment beaucoup moins attention à moi que moi à lui, et ne me connaît pas. Je savais en effet qu’il était lui-même très musicien car il est très ami de Mauriac, que je connais. Je me souviens d’avoir été très tenté d’approcher un peu, dans l’intimité, ces deux écrivains (par Mauriac qui fut camarade de collège puis d’études supérieures du frère de ma mère, et qui, à la suite d’articles que je fis paraître sur son œuvre (dans des petites revues), voulut bien ne pas “m’ignorer” !). Puis j’ai évolué. Duhamel m’est apparu comme un “grand écrivain de seconde zone”, et Mauriac, comme trop peu universel, enfoncé dans un problème dont il ne sort pas et dont il semble tellement chargé que le reste du monde lui demeure inconnu. Et puis, je crois fort dangereux ce contact de personnalités, malgré tout puissantes, et qui risquent de déteindre sur celles qui vont s’épanouir. La première richesse d’une véritable personnalité est l’indépendance. Il arrive un moment où il faut savoir se dégager des influences, si l’on veut veut posséder soi-même une influence.

Mais ma chérie, je vous fais bailler ! Vous êtes en vacances et le ton docte vous convient sans doute fort peu ! I beg your pardon !

Le Midi vous accueille, ma Béatrice. Dans l’Ardèche, où cette lettre vous rejoindra, vous allez tomber sous la dépendance d’une mienne connaissance : le Représentant de l’État, Môssieu le Préfet de Privas arrive, frais émoulu, de Cognac, où ses moustaches, son grand chapeau et des vertus poétiques faisaient pâmer les demoiselles.

Et puis où irez-vous ? Côte d’Azur, dans tous les sens ? Ce que je vous disais pour Paris, tient : je suis prêt, étant parfaitement libre, à vous rendre visite où que vous vous trouviez. J’ai des ports d’attache à Nice, Marseille, Cannes, Antibes, Toulon… Si vous restez trois à cinq jours au même endroit, il me sera très possible de filer en votre direction et d’avoir le temps d’au moins vous dire bonjour… Cela ne doit pas être difficile… Et me ferait un charmant but de promenade ! Pensez-y et avertissez-m’en avec précision. D’ailleurs prévenez-moi lors de votre passage à Paris, au moment du retour. Quelques heures d’entre-deux-gares nous permettraient de couper notre séparation, avant ce moment que j’imagine tellement doux où vous serez de nouveau contre moi et la tête sur mon épaule, avec tous nos rêves devenus notre commune réalité. Ma chérie, si vous saviez comme je vous attends, avec quelle tendresse j’ai hâte de reprendre mon bien !

Et cela ne va plus tarder. 23 juin-23 août, deux mois sont passés, le reste s’écoulera vite, surtout si nous réussissons à le diviser… Ce soir je relirai avec plus d’attention encore vos phrases du 23 juin, et je vous répéterai en moi mon amour, comme si vous étiez tout près de moi, attentive.

Samedi dernier je vous ai écrit une lettre, sans doute ne l’avez-vous pas encore reçue car elle n’a dû arriver à Valmondois que lundi matin. Je vous y disais mon impatience. Vous ne pouvez imaginer l’inquiétude que je ressentais ! Toutes les suppositions me sont venues à l’esprit, et j’avoue que j’étais fort maussade ! Enfin cela vous permettra de constater mes deux états d’esprit qui se succèdent sans relâche : inquiétude-confiance ; tristesse-rage, gaieté, saut-aux étoiles ! (bis), ce qui veut dire que tout dépend de vous. Je suis effrayé quand je vois tout ce que j’ai mis dans ces deux mains de toute petite fille. Comme il est grave de pouvoir vous confier mon avenir. Si vous, mon point d’appui, me manquez, que ferai-je ? Mais si vous demeurez ferme dans notre amour, “mon bien le plus précieux”, alors je me crois capable (sans présomption) de maîtriser, de composer un destin de bonne mesure… Savez-vous ma chérie qu’il ne m’était jamais arrivé de reconnaître ma faiblesse, cette faiblesse immense qui me met à votre merci. Et cette faiblesse, c’est à vous que j’en fais don parce que je vous aime.

N’omettez pas de m’avertir du moment où je pourrai vous écrire la prochaine fois et tant que vous serez dans le midi. Pensez sérieusement aux projets que vous énoncez plus haut. Et, je vous demande une chose : ne me laissez pas plus de cinq ou six jours sans nouvelles de vous. Une longue lettre, une lettre réduite à ces trois mots “je vous aime”, une carte postale : pourvu que j’aie un mot de vous, je serai toujours heureux. Mais il me faut ce minimum, car j’en ai besoin, je ne voudrais pas vous paraître exigeant, mais pourrez-vous, et vous me procurerez ainsi une grande joie, satisfaire à cette demande instante ?

Je ne peux plus vivre sans vous.

Mon amour, amusez-vous beaucoup, pensez parfois à moi. Et que vite, vous reveniez, ma beata Beatrix, à votre place, c’est-à-dire près de moi, votre visage et vous toute entière, à moi, tous deux perdus dans notre amour. Et maintenant je reprends ma faction : à l’affut d’un mot, d’un signe de vous.

Et vive la Vie, si vous m’aimez comme je vous aime !

François

1er P.S. dites-moi combien de temps durera votre voyage, avec qui vous êtes etc.
Dans ma dernière lettre (celle qui doit vous attendre à Valmondois), j’ai mis une photo de vous.
2e P.S. je vous aime (et je n’ai pas fini de vous le dire !)