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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 15 août 1938

ÉTONNANTE LETTRE DANS LAQUELLE FRANÇOIS MITTERRAND DRESSE LES ARTICLES D’UNE “DÉCLARATION DES DROITS ET DEVOIRS” EN AMOUR

2 pp. in-8 (269 x 210 mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Ma Béatrice trop chérie,

Je vous aime et c’est tant pis pour ma liberté. Le jour n’a de couleur que selon vous, le temps n’a de durée qu’en raison de vous, et moi je n’ai de pensée qu’autour de vous. Me voilà prisonnier : à vrai dire je l’étais bien un peu déjà, mais de moi-même. Désormais je dois obéir à une autre loi : la vôtre. C’est un état fort surprenant pour l’anarchisant que je suis : aurais-je cru possible un lien qui me maîtriserait ? J’ai l’impression que c’est chose faite. Ma délicieuse petite fille vous êtes coupable ; c’est un véritable abus de pouvoir.

D’habitude, un règlement, je l’écarte, une oppression, je la supprime, une hiérarchie, je la nargue ou je me mets à sa tête (le meilleur moyen d’y échapper !). Les adversaires n’étaient sans doute pas de taille puisque je me croyais invincible ; et voilà que vous êtes venue, d’abord avec une robe de bal et une rose (artificielle !) dans les cheveux ; puis avec une robe verte que j’adore ; enfin avec le détail de chaque jour pour accuser l’ensemble et proclamer partout, jusqu’au fond de mon cœur, que je ne pouvais rien faire d’autre que vous aimer.

Ma toute petite Marie-Louise, trop, beaucoup trop chérie, je réclame justice. Vous avez pris tout ce qui m’appartenait, vous avez chassé tout ce qui ne pouvait vous appartenir, vous vous êtes installée en moi, terre conquise. Le pire est qu’au lieu de vous résister je vous ai accueillie avec joie et je crois bien avoir pris goût à ma nouvelle servitude ! Mais maintenant, je prends conscience de mes droits ; je vais célébrer ma nuit du 4 août : abolition des privilèges ; ou plutôt je vais inaugurer une autre formule : égalité des privilèges (ils étaient sots ces révolutionnaires qui pour obtenir des droits crurent bon de supprimer ceux des autres !). Et voici les articles de ma Déclaration :

art. I. Quiconque aimera une jeune fille sera tenu de l’aimer à la folie.
art. II. Toute jeune fille qui aimera sera tenue d’aimer à la folie.
art. III. N’aura droit au titre d’Amour, que l’amour absolu. S’il était enfreint à cette règle, le châtiment serait aussi immédiat que naturel : la mort du faux amour
art. IV. “Aimer plus que tout au monde”, cette maxime devra être inscrite dans chaque acte et dans chaque pensée de ceux qui aimeront.
art. V. Si l’on aime, ce sera pour toujours.
art. VI. “Toujours” veut dire “toute la vie”, mais “toute la vie” ne veut pas dire lassitude ou vulgarité.
art. VII. La vie de ceux qui aimeront devra être un perpétuel mouvement. Les savants appelleront ce mouvement progrès. Et les croyants le nommeront : perfection.
art. VIII. Quiconque méconnaîtra ces lois sera condamné à la vie sans amour.

Ma chérie, avec ce règlement il y aurait de quoi bouleverser le monde. Le préambule et la conclusion de ma Déclaration des Droits et Devoirs, je les conçois ainsi : puisque rien n’est plus beau que l’amour dégagé de sa gangue que mille générations de brutes lui donnèrent, puisque la vie n’a de sens que pleine d’amour, nous décidons de défendre l’amour et de sauver la vie. Comprendront ceux qui le pourront et ils seront fort peu nombreux, mais nous sommes disposés, quant à nous, à obéir à ces lois.

Le préambule et la conclusion de cette lettre je les conçois ainsi : ma chérie je vous aime, et je suis heureux de parler en toute fantaisie quand je sais que vous m’écoutez. Et quand je dis que je vous aime, je ne sais plus dire autre chose.

François