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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Royan, 15 août 1938

“IMAGINEZ CE QUE SERAIT CE MONDE, DONT VOUS SERIEZ L’ÂME : JAMAIS JE NE SONGERAIS À ME REPOSER LE SEPTIÈME JOUR”.

FRANÇOIS MITTERRAND EST À ROYAN. IL NAVIGUE À LA VOILE ET PÊCHE DANS LA GIRONDE

4 pp. in-12 (211 x 160 mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Ma Marie-Louise chérie,

Pendant que la T.S.F., en, guise d’originalité joue Le Beau Danube bleu, et que la mer étalée à perte de vue devant moi l’accompagne de son éternel mouvement de fond, je romps le silence où je me sens enfermé depuis trop longtemps (le temps est tellement long sans vous), et je vous écris. Hôte de Royan depuis mercredi, je passe mes journées à travers les plus diverses occupations. J’ai ainsi connu le plaisir de la pêche, en plein vent et gorgé d’espace, et le plaisir splendide pour moi de la voile en pleine mer. Avec le soleil, les vagues, le ciel d’un bleu un peu passé, j’éprouve, debout sur un kayak dont la voile rapiécée me cache un bout de l’horizon, de splendides sensations. Je songe alors à ce que j’ai et à ce qui me manque. Je songe à vous, qui me manquez plus que tout. Au cœur de toute cette apparence de joie que revêtent les vacances, je sais quelle est ma réelle tristesse, et que vous seule m’êtes nécessaire. Ma Béatrice chérie, ma pensée vous suit perpétuellement. Entraîné par des amis sympathiques (pas “sinon plus”), je ne suis absorbé que par vous ; en dépit de la règle commune et de mes propres habitudes, vous, absente, avez plus d’empire sur moi que les présents, et cela menace de durer ainsi fort longtemps ! Votre importance en moi est telle qu’il ne me reste pas même la faculté de juger, de sentir, d’aimer, de vivre hors de vous. Je ressens une solide jalousie à l’égard de ceux qui bénéficient de votre présence. Je m’inquiète de vos actions et de vos pensées. Je vous accorde tantôt les plus merveilleuses qualités, tantôt les pires, les plus merveilleuses étant celles qui me sont réservées, et les pires toutes les autres (je ne vous reconnais aucun défaut : du moins pour l’instant, et sans doute parce que je suis loin de vous…). Je qualifie les jours d’heureux ou de malheureux selon que votre amour me paraît plus ou moins certain : je suis à l’affût de chaque indice, j’épie le courrier. En somme je contreviens au plus élémentaire principe de prudence : ne dépendre de personne.

Ma chérie, vous voyez que le mal est profond ! Mais comment faire autrement, puisque je vous aime ? Je vous ai déjà dit (et c’est une pensée fort commune) que j’aimerais reconstruire le monde. Imaginez ce que serait ce monde, dont vous seriez l’âme : jamais je ne songerais à me reposer le septième jour. Et je ferais une inlassable création dont le seul péché originel serait l’amour que je vous donnerais, encore ce péché serait-il beaucoup plus incorrigible que grave.

Lundi, je retourne à mon port d’attache : le home familial. Là, je retrouverai le calme de l’été à peine troublé par le bruit des avirons, des balles de tennis ou d’un phono mélancolique. Et vous, partout où j’irai, vous m’accompagnerez. Je ne sais même plus garder pour moi ce que j’éprouve : ou je vous le confie en pensée, ou je fais le projet de vous en rendre compte, un jour. Ma toute petite fille, je suis souvent très triste de penser que vous devez avoir mille occasions de m’oublier et j’ai sans cesse besoin que vous me rassuriez. Je n’aurais pas cette inquiétude si je ne vous aimais pas, mais cela me fait mal quand même. Pourquoi n’apprend-on à souffrir qu’avec l’amour ? Sans doute pour qu’on ne puisse confondre l’amour et le bonheur. Et vous me manquez terriblement. Je suis très sensible, ma chérie, à la façon dont vous m’aidez à tromper le temps et l’absence : en effet, tant que nous saurons que rien ne peut troubler notre accord, pas même l’éloignement, nous posséderons une source inépuisable de joie. Tant que nous serons sûrs que nous nous aimons, qui pourra détruire notre amour ? Mais pourtant, comme je désire votre présence !

Et maintenant cette lettre s’achève ; et je vais me replonger dans [l’absence]. Quel ennui ! Tout à l’heure, je rejoindrai des amis (je suis déjà en retard !) ; sans doute irons-nous du côté de la Pointe de Graves, rive sud de la Gironde. Demain, je passerai la journée avec l’une de mes sœurs qui revient d’Algérie pour une quinzaine de jours. Et la semaine suivra son cours. Et je ne cesserai pas de penser à vous, ma “délicieuse” Marie-Louise. Et je compte déjà les courriers qui arriveront avant celui qui m’apportera un peu de vous, pourvu que ce ne soit pas long !

Je termine ces pages, ma chérie, mais je ne vous quitte pas, puisque je vous aime, et que ma plus grande joie est de penser au futur qui finira par frapper à notre porte !

François

P.S. au lieu d’aller en mer, je viens de jouer au tennis. Je relis ma lettre : elle me paraît mélancolique. Et cependant, vive la joie, car il y a bien une chance sur mille pour que vous pensiez à moi en cet instant !

P. S. ce soir, à 12 ou 15 nous allons danser au Sporting de Pontaillac. Que n’êtes-vous ici, ma chérie !

Tache d’eau affectant quelques mots au second feuillet