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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 5 septembre 1938

PREMIÈRE ÉVOCATION DE LA GUERRE :

“J’AVOUE QUE LA SITUATION ME PARAÎT TRÈS DANGEREUSE. SI LA GUERRE ÉCLATAIT, JE PARTIRAI IMMÉDIATEMENT DANS L’INFANTERIE”

4 pp. in-8 (224 x 174 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 5 septembre 1938

Ma Marie-Louise trop aimée,

Il y a quatre mois : 5 mai : cela me rappelle quelque chose. Un événement de peu d’importance. Par un temps si frais que vos mains étaient toutes ridées, vous êtes entrée tout de go chez moi, bouleversant, pour remettre en un ordre nouveau ce qui déjà s’y trouvait. Ma toute petite fille, vous étiez si malheureuse ce jour là, que j’en éprouve encore quelque remords, mais vous n’avez pas de mémoire et la date dont je vous parle ne signifie plus rien sans doute à vos yeux… Ma chérie, j’ai beaucoup aimé votre lettre. Si vous me dites que vous m’aimez, pourquoi ne le croirais-je pas ? Il va falloir que je révise mes vieilles notions de scepticisme : je suis tellement lié par vous que je vous crois aveuglément, et la raison en est simple : je vous aime. Ce qui m’arrive est presque invraisemblable. Tout change en moi, - ou plutôt se révèle. Je n’avais certes pas l’habitude de m’attarder, et de rester au même endroit ou de dire les mêmes mots ! Et me voilà pris au piège (presque redouté) : je ne sais plus que vous répéter mon amour, et le plus fort c’est que je trouve le piège confortable !

Ma Marie-Louise, ne craignez pas ce crime dont vous me parlez. Ce ne serait pas un crime mais un suicide : ne plus vous aimer, être cause de votre souffrance, j’en serais la première victime. Je vous aime trop pour seulement penser qu’un jour je pourrais vous aimer moins.

Et c’est pourquoi vous avez raison d’écrire que vous êtes sûre maintenant, que la vie sera belle. Si la vie n’était qu’un ramassis d’événements extérieurs, si elle était soumise aux lois du dehors, alors, elle serait terriblement laide. Mais elle n’a d’explication, de justification que dans le domaine insaisissable où le matériel n’a rien à voir. Regardons autour de nous : tout est inachevé, déséquilibré, difforme, parce que l’extérieur et le superficiel et le grossier l’emportent. Mais regardons en nous : quelles possibilités de merveilles si d’une parcelle de vérité, de spirituel nous faisons le centre de notre vie. Quelles possibilités de bonheur réel si de notre Amour nous faisons toute notre vie. Ma chérie, si les catastrophes ne naissent pas de notre amour même, comment pourraient-elles l’atteindre ? Si je vous dis que je vous aime, parce que c’est vrai, si vous me dites que vous m’aimez, parce que c’est vrai, cela suffit à conjurer le sort. Rien ne pourra ébranler cette certitude. Et quelle splendide certitude si nous ne vivons que pour elle, dans le sens de la beauté.

Actuellement la maison est en rumeur. Un tas de monde : c’est la fête du pays et les sorties ne chôment pas. Hier soir, après une matinée dansante à quelque 80 kilomètres d’ici, d’où je suis revenu à une allure record en auto, nous nous apprêtions à joindre des amis pour participer aux réjouissances générales, quand un télégramme est venu donner l’ordre à mon futur cousin (fiançailles dont je vous ai parlé dernièrement) de partir immédiatement pour Tlemcen (Algérie) pour regagner son régiment d’Artillerie dont il est lieutenant. Aussitôt, consternation, fiancée éplorée, soirée triste. Ce matin nous apprenions que tous les militaires-permissionnaires des environs étaient rappelés : cela suffit à réveiller les craintes. Est-ce la guerre ? On ne parle plus que de cela ici !

J’avoue que la situation me paraît très dangereuse. Si la guerre éclatait, je partirais immédiatement dans l’Infanterie. Quelle histoire ! Me faire trouer le corps ne me ravit pas. Encore n’y aurais-je porté normalement que peu d’attention. Mais il y a vous, et tout prend, uniquement en raison de vous, une valeur infinie. En tout cas, des événements actuels peut ressortir cette conséquence : faire incorporer ceux qui vont partir en octobre, du côté des frontières. On verra.

Et si par hasard, les choses allaient vite, que vous sachiez bien ceci : qu’avant tout, je veux vous voir, et ferai mon possible pour cela. Et surtout que je vous aime, malgré le temps, malgré la distance, malgré tout, et que je compte sur votre amour. Dites-moi dans votre prochaine lettre : quand vous pensez revenir à Paris (fin septembre ? début octobre ?). N’oubliez pas.

Savez-vous, chérie, qu’il m’arrive (oh ! très, très rarement !) de songer à ces moments où nous nous retrouverons ? Et que je vous dis d’avance mon amour comme si vous étiez près de moi ? Je n’ose évoquer ces miettes de bonheur qui nous attendent. Quant aux projets à venir (certainement, absolument, sûrement), vous savez en gros quels ils sont. Mais nous en reparlerons avec précision. Que je vous aime, et que vous m’aimiez, cela nous permet d’imaginer une coïncidence possible entre nos projets. Ma chérie, je suis en attente perpétuelle d’un mot de vous, écrivez-moi toujours comme la dernière fois. C’est-à-dire, dites-moi le plus souvent possible votre amour. Et puis j’ai trop de choses à vous dire, tout à vous dire. Ma petite fille bien-aimée, ce résumé vous suffit-il pour l’instant : je vous aime ?

François

Décharge de l’enveloppe au recto du second feuillet