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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Dordogne, 15 septembre 1938

“SE PEUT-IL QU’AU MOMENT OÙ LE RÊVE VA FAIRE PLACE À LA MERVEILLEUSE DES RÉALITÉS - VOUS TENIR PRÈS DE MOI-, VOUS, MA PETITE FILLE BIEN-AIMÉE, DES JEUX POLITIQUES BALANCENT LA VIE ET LA MORT ?”

DÉCLENCHEMENT DE LA CRISE DES SUDÈTES : RENCONTRE CHAMBERLAIN-HITLER À BERCHTESGADEN

2 pp. in-8 (224 x 174 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 15/9/38

À cheval sur un parapet qui borde la Dronne, jolie rivière de Dordogne, avec à mes côtés quelques amis, touristes occasionnels, je vous écris. Hier sans doute, vous avez reçu ma dernière lettre : pardonnez-moi si je pense encore à vous aujourd’hui. Mais le vent est doux, les collines sont pures, la lumière fine : cela vaut bien la peine d’aller à votre rencontre. Que vous dire sinon que je pense à vous, et vous aime ?

À cela je puis ajouter qu’à midi nous avons fait chère plantureuse (foies gras, truffes et gibier du Périgord noir), que les Périgourdines sont fort avenantes (et leur accent arbore une pointe d’impertinence, de cette impertinence qui ne demande qu’à s’incliner), que la vie serait délicieuse si elle se contentait de m’offrir l’espoir de revoir bientôt celle que j’aime.

Ma Marie-Louise, se peut-il que pendant que mon cœur ne connaît que son amour pour vous, deux hommes [Daladier et Hitler] décident de notre sort ? Se peut-il qu’au moment où le rêve va faire place à la merveilleuse des réalités - vous tenir près de moi -, vous, ma petite fille bien-aimée, des jeux politiques balancent la vie et la mort ?

Mais en cette minute, je ne veux être qu’à vous, vous répéter sans cesse, comme la chose du monde préférée, que je vous aime. Et prions Dieu qu’il nous garde.

Dans une des précédentes lettres je vous donnais tous renseignements sur ce qu’il s’agirait de faire en cas de guerre. Mais la seule chose qui compte est que nous continuions de nous aimer de la même façon, et de mettre au service de notre amour toutes les épreuves à venir.

Répondez-moi tout de suite : j’aimerais un mot de vous, en particulier pour deux raisons. La première, on ne sait ce qui peut arriver et dépêchons-nous de profiter des jours où nous correspondons facilement. La seconde, je voudrais savoir immédiatement si cette lettre et celle du 13 vous sont parvenues pour que je ne m’en inquiète pas, et que vous ne risquiez pas de rester plus longtemps sans savoir la fidélité de mon amour. Dans cette lettre, vous me direz quand et où (comme avant votre voyage dans le Midi ?) je dois vous écrire. Quand vous rentrez à Paris. Quand vous pensez pouvoir me revoir, et en cas de conflit ce que vous feriez. Si cela vous est possible, envoyez-moi une photo, bien, de vous. Et soyez sûre qu’elle demeurera, ainsi que votre “viatique”, avec moi, jusqu’à mon dernier jour (le plus lointain possible !).

Et, ma chérie, dites-moi que vous m’aimez. Moi, je vous aime… (aucun adverbe ne s’accorde…). Je saurai mieux vous le dire de vive voix. Je puis au moins vous avouer que “je vous aime plus que tout, et pour toujours”, mon amour.

François