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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 21 septembre 1938

REMARQUABLE LETTRE, JUSTE AVANT LES ACCORDS DE MUNICH : “LA LÂCHETÉ DE LA FRANCE OU PLUTÔT DES FRANÇAIS M’ÉCŒURE. ET LORSQUE BLUM PARLE DU “LÂCHE CONTENTEMENT” QUE CHAQUE FOYER DE CHEZ NOUS ÉPROUVE, JE TROUVE QU’IL PARLE BIEN (…) SI J’AI VOIX AU CHAPITRE, PLUS TARD, JE SAURAI CE QUE C’EST QU’UNE HUMILIATION”.

4 pp. in-8 (224 x 174 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 21 septembre 1938

Ma Marie-Louise chérie,

Il m’arrive parfois de penser à une toute petite fille qui ne voulait pas sourire sur commande et qui portait une robe verte. Cette petite fille, pour mieux ressembler sans doute à la Béatrice que Rossetti imagina pour Dante, figée dans son cadre pendant que des colombes viennent à elle, ne répondait jamais quand on l’interrogeait. On ne savait jamais, au début, si son “oui” signifiait “non” ou si “non” signifiait “oui”. Aussi ne fallait-il pas, absolument, tenir compte de ce qu’elle disait.

Il m’arrive parfois de penser à une toute petite fille aux cheveux blonds piqués d’une rose et qui allait au bal. Cette petite fille ne se fardait pas. Pas du tout. À peine le nécessaire pour souligner l’arc des sourcils ou le teint des ongles… Et si par hasard elle aimait les crêpes, personne n’en savait rien.

Il m’arrive aussi de penser que mieux vaudrait se jeter au feu que de rencontrer une petite fille pareille. Car si l’on se met à l’aimer, cela brûle plus que le feu. Cette petite fille sait d’ailleurs être parfaitement insupportable, détestable, désagréable, et quand elle veut fuir, il est difficile de lui saisir les ailes et de la prendre. Elle est également adorable, délicieuse, ravissante et quand elle ne fuit pas, il est difficile de ne pas lui saisir les ailes et de la prendre. Ce que je lui ai déjà dit !

Ma chérie, vous comprendrez après une telle description l’étendue de mon malheur : cette petite fille, je l’aime. Je l’aime tellement que je ne distingue plus le malheur du bonheur. Et si je vous dis que je suis terriblement malheureux de vous aimer, j’ai peur de ne pas assez crier mon bonheur. Alors je me contente de vous répéter la même chose, sans en chercher l’explication, sans en définir les causes, comme si tout devait s’y rapporter : je vous aime. Quand je vous écris que je pense parfois à vous, je mens. Je pense toujours, sans cesse à vous. Alors si vous me dites que pendant ces vacances “l’ennui ne m’atteint jamais”, je proteste : tout ce qui n’est pas vous m’ennuie. Où pourrais-je trouver un plaisir dont vous ne seriez pas la source ? Comment pourrais-je réfréner mon impatience, abolir ma mauvaise humeur, si vous n’êtes pas avec moi ? Comment pourrais-je ne pas massacrer ceux qui m’entourent, si vous êtes loin de moi ? À vrai dire, il existe bien un remède : ne plus vous aimer, mais c’est précisément le seul qui me soit interdit ! Ma Marie-Louise, voilà que je reprends les chemins battus : vous finirez par croire que je ne sais pas dire autre chose que “je vous aime”. Si cela vous ennuie vraiment trop, je m’efforcerai de vous écrire que je ne vous aime plus !

Depuis ma dernière lettre, j’ai multiplié le nombre des kilomètres, au compteur de la voiture. J’ai parcouru la côte, sillonné les routes des départements voisins. Un vol d’amis et d’amies de mes sœurs s’est abattu sur la maison : j’ai servi de cicerone. Samedi prochain, je revêts de nouveau l’habit : soirée, jeunes filles qui ne pourront rien contre vous (force de l’absence !), et tout ce qui s’ensuit.

On sent les premiers parfums d’automne. Par grandes traînées, les nuages emportent les dernières couleurs d’été. Bon voyage ! Puisqu’avec elles s’en vont les craintes, la peine, l’inquiétude, et que reviennent les mille joies unies à votre visage, à vous toute entière, et à cette apparence d’âme dont je guette avec tant d’amour les nuances !

Ma chérie, je suis actuellement dans un état de fureur concentrée. Moi qui ai professé si longtemps que pas un mal n’est pire que la guerre, je suis révolté, dégoûté de la politique si veule que l’on nous fait. La lâcheté de la France ou plutôt des français m’écœure. Et lorsque Blum parle du “lâche contentement” que chaque foyer de chez nous éprouve, je trouve qu’il parle bien. Hypocrisie, sottise, bassesse : voilà notre lot. Je n’admets pas que l’on renie ses promesses, que l’on recule, que l’on aie éternellement peur. Vite le moment où nous aurons le droit d’élever la voix ! La dure expérience politique d’aujourd’hui dicte la politique de demain. Si j’ai voix au chapitre, plus tard, je saurai ce que c’est qu’une humiliation, et ce qu’il faut faire pour l’éviter.

Mais, ma petite fille, je m’emporte et vous ennuie. Répondez-moi vite : si possible, j’aimerais avoir une lettre de vous, d’ici dimanche. Exigence ! Dites-moi où je pourrai vous écrire la semaine prochaine. Dites-moi quand vous revenez à Paris, et surtout quand nous pourrons nous voir. Fixez-moi dans cette prochaine lettre un rendez-vous exact et précis. (Samedi 10 oct. ? De préférence). Je serai où vous me l’indiquerez.

Quel bonheur j’éprouve à la pensée de vous revoir ! Mais je vous l’exprimerai, ce bonheur, d’ici peu. Mon amour, je vous aime, infiniment.

François