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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Paris, 25 octobre 1938

“JE VAIS SUIVRE UN MOMENT CE RÊVE QUI ME MÈNE À VOUS PAR TOUS LES CHEMINS”.

GUÉRIR PAR L’AMOUR LA GRIPPE DE CATHERINE LANGEAIS

4 pp. in-8 (269 x 269mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Ma Marie-Louise que j’aime,

Le téléphone sonne : on m’appelle. J’accours, et c’est pour apprendre que je ne vous verrai pas ce soir. Quel ennui ! La raison de ce contretemps, surtout, m’inquiète : cela me peine de vous savoir malade, fatiguée. Pouvez-vous lire ? Écrire ? (Vous m’annoncez que vous m’écrivez cet après-midi : je me priverai de cette grande joie, si cela peut vous éviter une fatigue).

J’imagine votre état avec d’autant plus d’acuité que, (sans doute par communion d’esprit et de corps !), je suis moi-même atteint par un rhume tenace, venu dimanche d’on ne sait où, et qui pousse la mauvaise éducation jusqu’à s’installer aux quatre coins de mon crâne pour y exécuter un contrepoint de fâcheux augure. La voix qui m’a transmis vos volontés m’a recommandé certains cachets au nom bizarre : rien à faire. L’homéopathie est mon seul remède. Aussi irai-je cet après-midi promener ma mélancolie coupée d’éternuements sur ce chemin que vous ne ferez pas.

Hier, j’ai monté la garde sous l’œil narquois d’un agent de la ville. Une patience sans égale m’a accroché à l’espoir vain de votre venue. J’ai construit une bonne dizaine d’hypothèses pouvant expliquer un retard quelconque, et je suis allé déguster un dîner au fumet lamentable. De retour vers vingt-deux heures en mon domicile, j’ai trouvé votre lettre. Le plaisir qu’elle m’a procuré n’a eu d’égal que l’ennui, qu’à l’annonce de votre état, j’ai éprouvé.

Et maintenant, ma petite fille trop chérie. Je veux me faire garde-malade. Si vous étiez plus petite encore on pourrait vous chanter “il était un petit navire” ou “à la pêche des moules, je n’veux plus aller, maman” ou “le trente-et-un du mois d’août, nous aperçûmes venant à nous” ou “savez-vous planter les choux”. On vous raconterait Barbe-bleue ou Le Petit Poucet ou, pour vous faire peur, quelque conte d’Andersen. Alors, vous imagineriez des monstres, grandis par la fièvre, avec des yeux plus grands qu’une tour et qui mangent les petites filles désobéissantes.

Mais vous êtes tellement grande maintenant ! Quelle histoire, d’autant plus vraie qu’elle est invraisemblable, quelle chanson d’autant plus triste qu’elle est vraie. Inventer ? Quel livre vous lire à haute voix ? Des poëmes ou un roman ? (Moi, je sais qu’un rhume ça me sépare du monde. L’alcool, le tabac, l’opium ou la morphine ne créent rien, mais d’un rhume naît mon génie et je construis un monde plein de merveilles à la mesure de ses progrès !). Faut-il simplement prendre vos mains et ne rien dire, et vous relier ainsi au monde, réel parce qu’il est debout et splendide parce que silencieux ?

Ma Marie-Louise, je sais une histoire passionnante et merveilleuse ; mais vous la connaissez aussi et n’y prendrez peut-être aucun plaisir. Elle commence un soir de janvier et ne finit pas ; elle est entrecoupée de péripéties (pneumatiques (comme au cinéma), départs, retours) ; elle est fragile et solide comme le roc, délicate, pleine de souffrances et de bonheur.

Je pourrais vous bercer de ses mille chapitres, vous situer dans son atmosphère, si prenante que l’on veut toujours savoir à l’avance ce qui se passera à la page suivante. Mais je préfère me taire. Il vaut mieux laisser libre votre pensée de s’échapper où elle veut, de s’attarder où elle veut, de revivre ce qu’elle veut, de recréer à l’envers le déroulement d’une histoire aussi simple que la vie ; aussi compliquée que les êtres.

Et moi, de mon côté, comme si je tenais vos mains dans les miennes, je vais suivre un moment ce rêve qui me mène à vous par tous les chemins. Et dans un lieu qui n’existe plus, pour l’instant, que dans ce rêve, je vous parlerai de mon amour. Parce qu’enfin on en revient toujours au même point, aux mêmes mots, aux mêmes confidences avec toujours le même étonnement, le même ravissement. C’est pourquoi ma chérie, je vous dis que je vous aime. Comble de l’amour : je pense à vous même quand je ne vous vois pas ! Secret de l’amour : je pense à vous comme si rien d’autre n’existait ! Mystère de l’amour : je pense à vous et ne m’en lasse pas. Au bas de cette troisième page, j’ai bien le droit d’être égoïste et de vous dire alors que je suis très fâché de ne pouvoir vous voir, de ne pouvoir vous exprimer mon amour, de ne pouvoir vous sentir vivre près de moi. Je garde une telle impression de ces moments où rien ne nous séparait ! Où vous étiez à moi, ma petite fille que j’aime. D’ailleurs, j’espère que l’ogre, je veux dire la grippe, vous épargnera et que très bientôt vous vous lèverez et sortirez. En tout cas, il faut que d’ici là nous agissions comme s’il en était ainsi : c’est-à-dire continuer une conversation, si possible quotidienne, par écrit. J’y tiens énormément ; sauf trop grande fatigue de votre côté. Comment pourrais-je passer un seul jour sans vous ? Je vous aime tellement !

Bientôt, j’aurai peut-être une bonne nouvelle à vous annoncer concernant mon affectation militaire. Enfin, ma Marie-Louise chérie, je vais vous laisser en paix ; quatre pages à lire pour une petite fille alitée, c’est beaucoup. Est-ce que la grippe vous rend quinteuse, grincheuse, désagréable ; prenez-vous un air hermétique et grognon ? Si oui, qu’ai-je fait ! Je sollicite votre pardon et vous promets de ne plus recommencer. Maintenant, je vous quitte. Non sans peine, comme toujours. Guérissez vite et ne vous ennuyez pas trop. Sachez que je vous aime plus que tout et que je pense sans cesse à vous… J’espère que votre mère se rétablit peu à peu. Je forme le vœu qu’elle ne ressente que momentanément l’atteinte d’un mal si dur à combattre. Soyez sûre que je prie pour elle.

Ma très chérie, à bientôt s’il le faut. Que cette lettre en ce moment où vous la lisez, et après, soit le signe de ma présence et de mon amour.

François

Si je ne pouvais vous voir demain, dois-je vous écrire de nouveau ? Ou voir Claudie ? Vous pouvez me téléphoner demain pour me donner toutes indications à ce sujet (de préférence téléph. moi entre 10h et 14h). Si je n’y étais pas, faites-moi transmettre votre communication. Si vous me fixez un rendez-vous, soyez sûre que j’y serai.

Ma chérie, pardonnez-moi si j’ai pu vous faire croire que je riais de vos réflexions un peu personnelles… au contraire, je veux que toujours vous me disiez ce que vous pensez le plus profondément. Cela m’émeut beaucoup de connaître votre vérité. Si en apparence je l’acceptais légèrement, c’est par détestable habitude qui ne doit pas vous dérouter, ma petite fille chérie. Je guette vos réactions, vos pensées les plus intimes, les plus personnelles : je les aime et si je ne vous montre pas toujours en ces moments mon vrai visage, c’est peut-être qu’alors je me sens plus petit que vous et qu’on n’aime jamais avouer sa faiblesse.