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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Paris], 30 octobre 1938

MAGNIFIQUE LETTRE FAITE DE JAZZ, DE PORTO, D’AMOUR ET DE POÉSIE.

“GRÂCE À VOUS, JE SAVAIS DE NOUVEAU LE PARFUM DU SPLEEN !”

FRANÇOIS MITTERRAND CITE WILLIE LEWIS, COCTEAU, STRAVINSKY ET APOLLINAIRE

4 pp. in-8 (269 x 210 mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 30 octobre 1938

Ma petite fille très chérie,

Assis sur un pouf, avec un verre à porto (et du porto dedans !) à ma gauche, des cigarettes devant moi, et le Jazz de Willie Lewis qui scande une complainte nègre tout autour de ma tête, je vous écris. Un peu plus loin, on danse. Une chevelure ébouriffée de jeune fille se penche sur moi, curieuse. Mais personne ne saura que c’est à vous que je pense, que c’est pour vous que j’ai choisi cette pose baroque.

Une Rumba commence ; c’est le Congo qui marche à quatre pattes. Un arbre tué par la foudre invisible tombe, sans doute, mal retenu par les lianes qu’il déchire. Si un crocodile flânait par là, je le verrais très bien frapper la mesure avec sa queue. Musique de nègre susurre ma voisine. Elle se représente sans doute un homme de face noire qui chante faux parce qu’il crie ou parce qu’il pleure. Moi, je continue ma représentation intérieure, et je sais qu’un cri et qu’une peine sont toujours justes.

Peut-être seriez-vous mieux dans le décor avec vos cheveux en quête de liberté d’avant-le-temps-civilisé. Mais tant pis, je vous rejoins quand même. Les chemins de traverse sont nombreux qui filent vers vous. Et d’ailleurs, je suis tellement plein de vous qu’une résonance venue du plus lointain désert trouve toujours un accord avec vous.

Ma très chérie, j’entends encore le bruit des feuilles mortes sous nos pas, et j’aime votre présence mélangée d’absence, encore si vivante, si prochaine. Ce voyage que nous avons fait hier sous les arbres des Tuileries rutilants des couleurs d’automne, et bien au-delà, je le recompose et j’en éprouve un charme qui ressemblerait au bonheur si je n’étais pas obligé de fermer les yeux pour croire que le temps nous a sûrement accordé un sursis.

Ma Marie-Louise, peut-être avez-vous trouvé étrange que je vous remercie à la fin de la journée. Mais vous ne savez pas ce que je vous dois. Je vous dois de croire, de croire en vous, c’est-à-dire en tout ce que j’imagine de beau. Et puis, si je vous dis que je suis faible avec vous, c’est que je sens ma chérie la façade tombée. Ah ! Qu’il fait bon se reposer près de vous de la lutte, de l’indifférence et du mépris (j’ai trop appris à mépriser !). Comme il est doux de n’avoir plus à maîtriser, à contenir ce que l’on n’aime pas. Comme il [est] merveilleux de comprendre qu’une petite fille pas encore tachée, se donne. J’y reviens : quelle plus grande faiblesse et plus délicieuse que celle où l’on fait relâche du jeu de chaque jour, parce qu’on aime.

Maintenant, c’est un pseudo Argentin qui gémit. Autant je sens la valeur de la douleur, autant le gémissement vulgaire me déplaît. Et puis ces guitares ou ces banjos symbolisent le contreplaqué ! Je ne vois guère que la jeune fille qui fume devant moi pour pouvoir en pleurer.

Passons à autre chose. Que vous dire ? Que je vous aime, follement. Ma toute petite fille, n’est-ce pas fou de vous aimer ? Je le crois un peu. Tant pis pour moi : tant pis ? Que faites-vous en cet instant ? Pensez-vous à moi ? Si oui, alors écoutez bien : je vous parle à voix basse. Je vous répète que je vous aime. Inlassable refrain, presque mélancolique. Ma pêche presque mûre, il est donc si difficile de perdre votre goût ? Ce matin j’ai reçu le petit-paquet-à-la-mode et vous en remercie. Je le porte sur moi. Immunisé ! Il me sert de talisman. Je suis tabou. Qui oserait me toucher puisque vous êtes là ?

Ma Marie-Louise que j’aime, recevrai-je bientôt un mot de vous ? Je suis lamentable quand rien ne vient me prouver votre amour. J’embrasserai le facteur s’il m’apporte demain la lettre que j’attends.

Je vous disais hier que grâce à vous je savais de nouveau le parfum du spleen ! Voyez votre importance ! Ce soir, je suis triste malgré tout ce factice qui m’entoure. Un peu de Cocteau par dessus du Strawinsky (bis) donnerait la note à mon état d’esprit. La lumière pendue au plafond se casse au devant de moi : elle dépose à mes pieds la gaieté de tous ces gens qui sautent à l’envers du rythme, et me laisse dans cette ombre où je me réfugie avec vous. Un rire éclate comme ce verre, disait Apollinaire, et c’est mon cœur qui se fend parce que je vous aime et que vous êtes loin de moi.

Ma petite fille bien-aimée, je vais vous quitter. On m’appelle avec trop d’insistance pour que mon ennui ne ressemble pas à l’impolitesse. Puis-je avant de finir cette lettre rendre ce que vous m’avez donné ? Je vous adore. Ma chérie, je vous prie, dites-moi le remède qui me fera trouver votre absence moins dure. Mais dites-moi vite aussi que vous m’aimez.

François

Infime accroc marginal