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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 5 novembre 1938

“JE VIS DANS UNE FÉERIE À REBOURS OÙ SE MÊLENT LE GROTESQUE, LA SOTTISE, LA PARESSE ET L’ENNUI… AVEC MOI, BEAUCOUP DE PAYSANS LIMOUSINS, DES TROGNES SANS LIGNES, UN ACCENT PICARESQUE, D’UNE JOVIALITÉ CAFARDEUSE. ”

2 pp. in-8 (268 x 206 mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Ma toute petite Marie-Louise très chérie,

Je ne vous écrirai sans doute aujourd’hui qu’une chose sensée (l’est-elle ?) : je vous aime. Depuis ce matin, je vis dans une féerie à rebours où se mêlent le grotesque, la sottise, la paresse et l’ennui. Arrivé hier soir à Ivry vers 20 heures, j’ai dîné vers 22h, couché vers 22h30, entre deux couvertures, sur un lit de hasard, je n’ai eu que ( !) la ressource de rêver à vous pendant de longs instants. Avec moi, beaucoup de paysans limousins, des trognes sans lignes, un accent picaresque, d’une jovialité cafardeuse. Ce matin, lever vers 6h30. Puis, attente jusque vers midi pour une visite médicale où l’on me reconnut sans tares ! Flanqué d’un instituteur, d’un coiffeur et d’un dessinateur, j’ai vaqué, l’esprit lointain, à mille occupations sans intérêt. J’avoue que deux années m’effraient… il doit être difficile de conserver une mentalité droite et sans trop de poussière et de callosités ! À l’image de nos mains déjà sales, de nos corps engoncés dans des vêtements encore raides, nos esprits pourront-ils éviter cette ambiance lourde ?

Ma bien-aimée, comme j’aurai besoin de vous ! Comme je désire votre présence (bien loin d’ici !) comme je vous attends ma délicieuse, ma fiancée chérie ! Dites-moi vite que vous m’aimez : ma petite fille, les “grands garçons” se sentent parfois bien petits loin de vous ! Depuis le début de ma lettre, j’ai été interrompu deux fois : pour l’instant, autour de moi, mes collègues de chambrée discutent ! Et quelle discussion !

Heureusement, ma très chérie, que je vous ai ! Ce “bien le plus précieux”, je ne le vendrai pour rien ! Je pense à ces dernières journées, à cette soirée de jeudi où s’est bâti définitivement notre avenir à tous les deux, où vous m’avez donné tant d’amour. Et maintenant, “l’ennui’ est arrivé, le premier de ceux que nous aurons à supporter ensemble, le début réel de notre vie commune déjà par la pensée et la volonté et par tant de souvenirs si doux. Ma toute petite fille tant chérie, ce soir peut-être êtes-vous partie pour Valmondois. Pensez-vous à moi ? Et si vous êtes à Paris, sentez-vous un peu le poids de notre séparation ? Moi, j’en souffre uniquement à cause de vous. Et pour vous en punir, je vous donnerai encore plus d’amour.

Excusez, ma chérie, cette lettre hâtive : les circonstances sont déplorables. Si vous saviez mon impatience d’avoir vite, vite, vite un signe de vie venant de vous, et me disant tout ce que j’espère tellement. Je vous dirai quand je compte sortir pour la première fois dans une prochaine lettre (lettres qui arriveront selon le programme, et peut-être plus).

Voici mon adresse précise : 23e Régiment d’Infanterie Coloniale. 11e Compagnie. No matricule 21181. Fort d’Ivry. Ivry s/Seine. Seine (l’écrire complètement pour plus de sûreté).

Dans la cour, des ordres hurlés. Une sonnerie retentit. La nuit tombe. Tout serait infiniment triste si je ne savais que votre pensée vit en moi, que vous m’aimez plus que tout et pour toujours. Ma chérie, j’ai hâte de vous revoir et de vous tenir, ma pêche presque mûre, entre mes bras, toute à moi. Je vous adore.

François

(Le courrier doit partir de Paris avant 20h sans doute pour être ici le matin. Renseignez-vous bien vite, ma chérie).