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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 10 novembre 1938

FORMIDABLE LETTRE DÉCRIVANT, NON SANS HUMOUR, LA VIE DE CASERNE… “MAIS DERRIÈRE LE DÉCOR… VOUS TROUVEZ UN ESPRIT QUI PERCE LE BROUILLARD”.

RENCONTRE AVEC DES CAMARADES VENANT D’HORIZONS DIVERS DONT CERTAINEMENT “L’ORANIEN” GEORGES DAYAN.

FRANÇOIS DALLE PORTE LES LETTRES DE FRANÇOIS MITTERRAND À CATHERINE LANGEAIS

4 pp. in-8 (269 x 209mm), encre bleue. 

CONTENU : 

Le 10 novembre 1938

Ma très, très chérie,

Comment vous raconter la journée ? Décor : cour de caserne ; bâtiments uniformes ; commandements ; pas scandé ; et par dessus le marché, une solide fatigue, les jambes prises par de tenaces courbatures, la tête envahie par un brouillard épais, tout le corps ballotant au gré des ordres et des repos. Ce soir, comme par hasard, corvée : transport des plats à l’heure de la soupe ! ; astiquage du plancher : quel travail ! Les doigts gluants, collés les uns aux autres par l’encaustique, je suis allé tailler mon pain pour dîner ! Ça va m’habituer à des mœurs policées… Qu’en diriez-vous, chérie ? Je taillerai mes aliments à l’aide d’un couteau mastoc sorti des fins fonds de ma poche. J’essuierai ma fourchette avec de la mie de pain rougie par le vin répandu sans parcimonie sur la table. Et je me servirai de chiffons récoltés au hasard pour essuyer les moustaches poussées après une lampée de café-chicorée ou de gros rouge…

Mais derrière le décor : fond de l’intrigue. Alors vous trouvez un esprit qui perce le brouillard et qui cherche une image très chère. Et c’est ainsi que, à tout moment, je vous rejoins, je reconstitue des moments vécus avec vous, je recrée ce qui fut réellement pour moi le bonheur, que je me promets de retrouver. Ma Marie-Louise bien-aimée, pendant qu’à Valmondois vous recevez sans doute des amis charmants, je pense à vous. Trois “coloniaux” (des anciens) dans la chambrée (“je me suis envoyé moi de ces rhums”… “jamais n’a été plus saoul que moi”… les “marsouins” ça tire la baïonnette et ça crève le ventre des pékinois biffins”… et tout, et tout !). Il est certain qu’ici, il y a des durs ! Oraniens, Sénégalais, Laotiens, Cochinchinois, Bantous, Malgaches gîtent dans tous les coins. Ils sont braves, sympathiques, pas tendres. Je m’entends fort bien avec eux. Il s’agit de savoir vivre avec franchise, avec une certaine brutalité ; et de traiter un homme comme une bête en l’estimant comme un homme. Pour moi : utile expérience et surprenante. Il m’arrive de me révolter intérieurement, mais je tiens le coup. Je veux être aussi bien le premier à frotter le plancher, à manger avec mes doigts, qu’à défiler sans faute, à sauter le mur en dépit des ordres, et à demeurer respecté de ceux que la loi m’oblige à côtoyer pendant deux années.

Ma toute petite fiancée que j’aime, le temps passe et je dois me dépêcher car l’heure du coucher approche. Je vous dis que je vous adore, que vous occupez toutes mes pensées, que je suis heureux de la certitude que vous me donnez en m’accordant votre amour. Si je ne vous avais pas, je n’aurais rien. Mais vous êtes à moi et je suis plus riche que tout autre. Parce que je vous aime et que vous m’aimez. Quand vous verrai-je ? Demain vendredi : soyez en effet à l’endroit fixé à partir de 17h45 jusqu’à 18h15. Sauf empêchement insurmontable (toujours possible : garde de nuit, piquet, contre-appel, revue etc.), j’y serai. Je descendrai au métro Raspail. J’espère n’avoir pas de retard. Mais si vous ne me voyez pas, ne vous inquiétez pas : ma volonté n’est malheureusement pas seule en cause. Samedi, je compte sortir à la même heure et être à l’heure dite (18h-18h15) au même endroit (tjs sauf empêchement : cela m’ennuie de vous donner de ces rendez-vous incertains. Ma petite chérie, vous savez bien que je ferai tout mon possible pour vous voir et revivre notre bonheur). Si par hasard j’étais libre toute la journée de dimanche, je vous le dirais. Je compterais alors vous voir.

Sans doute écrirai-je demain à mon ami F[rançois] Dalle pour qu’il vous donne un mot samedi à 11 heures (au cas où je ne vous rejoins pas demain). Ma très chérie, je compte absolument sur vous aux heures dites : je vous dis donc, à demain, vers 18h. Ma bien-aimée, comme je vous aime. Ces deux années qui nous attendent seront peut-être hachées d’absences, mais quand je pense à ce que sera notre avenir commun, j’ai peine à imaginer notre joie : jamais rien ne s’est levé entre nous. Quel différent pourrait être plus fort que notre amour ? J’espère que votre mère va mieux. Je l’ai vue dans des circonstances plutôt curieuses ! Elle a été fort accueillante pour moi. Et si je prie pour elle, ce n’est pas seulement en raison de vous.

Ma toute petite fille bonsoir. Demain matin j’espère bien que le sergent de semaine me donnera une lettre portant votre écriture… (j’ai reçu hier vos trois lettres ! Merci). Et maintenant, je vais porter cette lettre à la boîte, et puis m’endormir en pensant à vous, et m’éveiller en votre compagnie. Comme il en sera toujours.

Ma chérie, bonne nuit. Je vous aime.

François