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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 17 novembre 1938

“COMMENT EXPLIQUER CE HASARD QUI NOUS FIT RENCONTRER UN SOIR DE BAL ?”

MYSTIQUE DE LA PURETÉ CHEZ FRANÇOIS MITTERRAND : “SEUL COMPTE L’ABSOLU, ET SEUL L’ABSOLU PEUT OFFRIR LE BONHEUR”.

BALANCEMENT ENTRE LE TUTOIEMENT ET LE VOUVOIEMENT

2 pp. in-8 (269 x 209mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 17 novembre 1938

Ma petite fille bien-aimée,

Comme hier, je vous écris à treize heures. Et même scénario : tout à l’heure, il va me falloir descendre quatre à quatre l’escalier que tant de clous ont martelé ! Hier soir, vous étiez contre moi, et je pouvais vous exprimer mon amour (jamais assez bien). Et chaque fois que je vous quitte, je pense : “jamais je ne pourrai l’aimer davantage”… Et pourtant, j’ai l’impression de vous aimer toujours davantage. Cela tient sans doute au fait que nous nous connaissons chaque jour mieux : terrible épreuve dont nous sortons plus sûrs de nous, avec la certitude d’un amour indestructible.

Ma toute petite fille chérie, comment comprendre ce hasard qui nous fit rencontrer un soir de bal, et qui nous fit aimer dès la première fois ? Et surtout comment comprendre qu’un amour, né sans autre fondement qu’une impression, ait pu s’avérer durable, ait pu résister à une connaissance approfondie ? Oh ma très chérie, comme je vous aime de ne pas m’avoir déçu ! Comme je vous aime de me découvrir ainsi votre âme tout neuve, de me donner tout ce que l’on ne donne qu’une seule fois de toutes ses forces, avec toute sa volonté de vivre.

Je crois que la force d’aimer s’use comme tout le reste quand on l’abandonne à tous vents ! Mais je la crois plus solide que le temps quand on la donne de tout son être, sans restrictions. Seul compte l’absolu, et seul l’absolu peut offrir le bonheur. Parce que je vous aime totalement, avec l’adhésion absolue de mon être, je sais maintenant ce qu’est le bonheur. La vie pourrait m’être hostile et ne me laisser que des déceptions, je serais encore plus fort qu’elle car je vous ai : le reste ne signifie plus rien.

Ma bien-aimée, comme nous devrons vivre avec attention ! Nous devrons rejeter sans hésiter tout ce qui pourra nous diviser : notre amour est désormais notre bonheur. Tout ce qui s’acharnera contre nous deux, qui avons tout puisque nous nous aimons, nous devrons l’écraser sans faiblesse. Ma Marie-Louise, je t’adore. Je sais que tu m’aimes, et je suis heureux par toi. Tu sais que je ferai tout pour toi, tout. Ce soir je te verrai. je ne penserai plus qu’à cela d’ici là, et quand je tiendrai ton visage tu sauras la vérité de mon amour.

Et maintenant je vais prendre mon fusil. Cet après-midi, tir. À cinq heures, hop là ! Je passe le poste, et vais retrouver celle que j’aime. Je serai mal rasé : pourquoi, aussi, perdre tout ce temps à vous écrire, Mademoiselle ma chérie ? Pourquoi ! Parce que je t’aime plus que tout au monde.

François