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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

Fort d’Ivry, 27 novembre 1938

“NOUS AVONS ÉPROUVÉ LA FORCE DE NOTRE AMOUR”.

FRANÇOIS MITTERRAND ÉVOQUE L’EXISTENCE D’UN PLAN AMOUREUX, ÉTABLI SUR DEUX ANS.

IL APPREND À TIRER AU FUSIL-MITRAILLEUR

3 pp. in-8 (269 x 209 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 27 novembre 1938.

Ma petite fille très chérie,

J’enrage depuis plusieurs heures de ne pas vous avoir donné rendez-vous pour ce soir. Ce matin, ma fièvre est tombée tout d’un coup, après avoir atteint plus de 39°5. Il ne me reste de cette mauvaise piqûre qu’une épaule raidie et un souvenir désagréable et surtout l’ennui de n’avoir pu vous voir. D’ailleurs, il va bien falloir que mon bras gauche reprenne sa vitalité, et rapidement, car demain lever à 5h1/4 et en route pour le Fort de Montrouge ! Soit près d’une quinzaine de kilomètres en tenue de campagne. Nous serons de retour vers 10h, après avoir tiré au fusil-mitrailleur. Aujourd’hui une brise glaciale caresse le Fort. Brrr ! Je crée à l’avance le brouillard dans lequel je vais nager demain matin, les doigts gourds ! Tout cela endurcit. Je n’aime pas me plaindre mais plus par orgueil que par courage. Cela me tannera la peau !

Ma toute petite, j’ai reçu vos deux lettres ce matin. Comment voulez-vous que je sois malade quand vous êtes près de moi ? Chérie, j’ai été très heureux de voir que votre amour m’apportait de tels témoignages. Mais je savais que je pouvais compter sur vous. Et pourtant je vous imposais un labeur écrasant en vous demandant ces lignes quotidiennes… Ma Marie-Louise, ces trois jours de repos forcé m’ont permis de réfléchir à plusieurs questions nous concernant. C’est que nous avons pas mal de travail devant nous ! D’abord boucher la seule brèche du “plan de deux ans” : son existence secrète (en principe !). Remarquez que je ne m’en plains pas : cela nous a permis de mieux nous connaître, hors de la façade mondaine, du brillant dont on se pare nécessairement quand il s’agit de paraître. Maintenant, et peut-être grâce à la façon dont nous nous sommes connus, dont nous nous sommes aimés, dont nous avons bâti notre avenir, nous avons éprouvé la force de notre amour, nous savons qu’il a pour fondement non seulement l’inexplicable (si merveilleux) mais une connaissance réelle de ce que nous sommes, de ce que nous pensons l’un et l’autre, et de ce que nous voulons. Il faut arriver à faire admettre nos projets. Pour cela, établir des possibilités de relations, de rencontres et cela au cours de cette année pour éviter les trop longues séparations des vacances. Il est évident que nous avons à nous concilier l’approbation de ceux dont vous pouvez dépendre : vos parents. Rien ne pourra s’opposer carrément à notre amour. Mais il vaut mieux mettre tout de son côté et ne pas le placer en opposition avec ceux dont l’intervention est légitime. Il est probable que des discussions comme celle que vous avez eue avec votre mère il y a quinze jours se renouvelleront, et cela peut vous mettre dans une situation difficile, ce qui m’ennuierait beaucoup. Je compte donc vous entretenir des moyens que nous devons employer pour éviter tout ceci au cours de nos prochaines rencontres.

Ma Marie-Louise bien-aimée, qu’avez-vous fait aujourd’hui ? Avez-vous fait du scoutisme ? Êtes-vous allée au cinéma ? Êtes-vous restée bien sagement chez vous ? Avez-vous pensé à moi ? Ce n’est peut-être pas la plus agréable des occupations… Ma très chérie, vous êtes restée en moi toute la journée. Ça ne remplace pas tout à fait la présence réelle ! Aussi ai-je hâte de vous retrouver, de vous tenir tout près de moi, de vous dire que je vous adore. Demain lundi, je vous attendrai à la même heure et au même endroit que de coutume. Ne craignez pas le froid ! Nous bougerons ou nous [nous] mettrons à l’abri ! Je compte donc sur vous, ma toute petite fille chérie. Cela fait si longtemps que nous sommes séparés ! Nous allons avoir tant de choses à nous dire. Surtout la principale…

Alors à demain. Je suis si heureux à cette pensée. Tout à l’heure, je vais me coucher, mais vous ne quitterez pas ma pensée tant que le sommeil ne m’envahira pas. Je vous aime tellement qu’il me semble que vous valez bien la peine de pensées constantes. Il est vrai que l’amour crée bien des illusions !

Chérie, bonsoir. Merci de vos lettres. En recevrai-je une demain ? Je l’espère.

Je vous aime, ma petite pêche, ma fiancée chérie.

François