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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 8 décembre 1938

“L’AMOUR EST L’AFFIRMATION PERPÉTUELLE DE LA VIE : LA SÈVE DES CHOSES, LE SANG ET L’ÂME DES HOMMES”.

FRANÇOIS MITTERRAND DÉCRIT, AVEC HUMOUR, UN DÉMÉNAGEMENT AVEC LE FOURRIER

3 pp. in-8 (270 x 210 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 8 décembre 1938

Excusez-moi chérie, de vous écrire sur ce papier peu élégant ; mais je n’ai que ça sous la main. Vie de caserne ! Je suis en étude, chose qui ne m’est pas arrivé depuis le temps lointain de ma philosophie. Autour de moi, chacun gratte, tire la langue et exécute les mille apparences de l’acte pensant. Je viens de recopier le plus bêtement possible les “mouvements du soldat sans armes” : ma plume a suivi les lignes, mais toute seule. Ce n’est pas elle que j’accompagnais.

Cette journée a débuté par un exercice de défilé, musique en tête, devant le colonel ; puis, série de changements de tenues à une vitesse folle. L’après-midi, j’ai été mis à disposition du fourrier et cela m’a valu d’aller déménager les meubles d’un adjudant, à Vitry. Ce fut assez amusant (la femme de l’adjudant m’offrant le café et un verre de rhum selon les rites supposés du monde “chic”. Les enfants admiratifs, et le fourrier confondu de remerciements, on a parlé du temps, de la vie chère, des colonies et de tel personnage important qui vous tutoie…). Malgré tout, il m’a fallu transporter commodes, lits, traversins etc. sous une pluie battante, puis revenir au Fort, cahoté, au centre d’un tintamarre ferrailleux, hennissant, brinqueballant, émané du fourgon militaire que tiraient deux chevaux, ma foi, très vifs. Et voilà mon emploi du temps.

Ma pêche bien douce, le vôtre fut sans doute moins heurté et d’aspect plus civilisé. Un jeudi, à Paris : cela doit être diablement sympathique. Je n’en connais plus la saveur mais je suis sûr que vous, vous avez su l’apprécier (cinéma ? Promenade ? Thé ? “Grands magasins” ? Essayage ? Ou chevaliers servants ?). Hier soir, je suis rentré tard à Ivry. J’étais heureux de respirer l’air de Montparnasse. D’ailleurs, maintenant, chaque rue possède les points de repère de nos promenades, de nos soirées si délicieuses. Le vent frais qui rougit le nez, un œillet pourpre chez un fleuriste, une poupée dans une devanture, une glace où s’inscrivit votre silhouette, une horloge où s’arrêta notre regard, et hop-là ! Me saute à la gorge la sensation de votre présence. Quels pèlerinages nous aurons à faire, ma très chérie ! On pourra s’arrêter souvent et tracer une croix sur le sol à chaque endroit de notre bonheur. On pourra tracer une croix sur notre vie, mais elle ne sera pas signe de souffrance.

Ma bien-aimée, je m’émerveille de tout ce qui crée notre amour. Je m’émerveille de vous, de vos moindres expressions. Je m’émerveille de votre amour, je m’émerveille de mon amour pour vous. Je crois d’ailleurs que l’émerveillement, l’étonnement sont des témoignages de puissance de la personnalité, de la vivacité de l’esprit, et je trouve bon que notre amour ait ce visage. J’attribue à l’amour ce que Paul Valéry dit du métier des philosophes : “il est essentiel de ne pas comprendre. Il leur faut tomber de quelque astre, se faire d’éternels étrangers. Ils doivent s’exercer à s’ébahir des choses les plus communes. Pénétrez dans le temple d’une religion inconnue, considérez un texte étrusque, asseyez-vous auprès de joueurs dont le jeu ne vous fut pas appris, et jouissez de vos hypothèses”. L’amour est de même : il redécouvre les sources de la vie, cette fontaine dont Charles Morgan a fait le beau livre dont je vous ai parlé [nous : intitulé Fontaine, 1934, pour la traduction française]. L’aspect des choses perd son enveloppe banale. Il devient impossible que le monde ait cette forme grise, ce ton terne des jours de pluie. Tout se met à frémir, à remuer, à respirer. Tout reprend souffle. C’est la négation de la mort. L’amour est l’affirmation perpétuelle de la vie : la sève des choses, le sang et l’âme des hommes.

L’amour véritable est certainement une reconnaissance, peut-être plus réelle que la première naissance trop confuse. Alors tout apparaît étonnant : on comprend que le mystère flotte partout, mais ce n’est plus un mystère qui se respecte : on en force le sens. Parce que je vous aime, ma toute petite fille, tout est simple, et surprenant, et naturel. Et je me penche sur la vie comme sur les textes étrusques, je vois les pièces du jeu inconnu évoluer : je n’en sais pas les règles mais j’en devine le sens.

Chérie, vous ne pouvez imaginer combien me passionne cette observation de notre amour, combien me ravit son déroulement. J’y reviens peut-être trop souvent. Mais j’aime vous écrire, guidé par le jeu de ma pensée, et sans autre raison. Le démon de l’analyse me tient. Comme tout démon, il mène à l’enfer. Mais quels supplices m’infligera-t-on pour l’avoir suivi ?

Ma Marie-Louise, c’est fini. Je vais envoyer cette lettre pour qu’elle vous parvienne demain. Écoutez-moi. Je vous adore. Tout à l’heure, je vais me coucher. Demain matin, on me pique. Encore de la fièvre en perspective ! Mais elle passera et s’inclinera devant ma volonté de vous retrouver dimanche soir à 17h30. J’ai déjà hâte de vous serrer contre moi et de vous dire que vous êtes ma petite fiancée que j’aime beaucoup trop, et pour fort longtemps ! Bonsoir ma chérie, je vous embrasse avec émerveillement. Vous valez bien “ce temple d’une religion inconnue” puisque je vous adore.

François