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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Fort d’Ivry], 12 décembre 1938

ORGIE PANTAGRUÉLIQUE À LA CASERNE, EXERCICES DE TIR, ET INTARISSABLE SOIF D’AIMER :

“J’APERÇOIS SUR LA TABLE SEPT LITRES DE VIN ROUGE (NOUS SOMMES 9)”.

FRANÇOIS MITTERRAND PENSE AVOIR UNE “ŒUVRE À FAIRE” ET SA RÉALISATION PASSE PAR SON UNION AVEC SA “BÉATRICE”.

4 pp. in-8 (269 x 209 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Ma pêche tant chérie,

Ce soir, je ne sais quel vent d’orgie a soufflé sur la chambrée. Mais un festin Pantagruélique à surgi des valises de mes collègues ! Il m’a fallu prendre ma part. Un Normand bon vivant me disant entre chaque spécialité : “voyons, ne fais pas de manières” ! J’ai donc mangé et bu. Pensez qu’au moment où je vous écris, j’aperçois sur la table sept litres de vin rouge (nous sommes 9) et ce n’est pas fini. Mais comme je suis fort docile j’ai refusé toute proportion exagérée, j’ai même coupé d’eau mon vin ! Docile envers vous : voyez ma chérie votre pouvoir, la plus grande joie d’un soldat étant par définition la dive bouteille.

Maintenant j’essaie d’enlever mon esprit hors d’ici et je vous retrouve ma bien-aimée, toute pareille contre moi. Quand je pense qu’il y aura bientôt un an que vous êtes installée en moi ! Nous allons avoir à souhaiter un premier anniversaire. Le premier de beaucoup, l’anniversaire de notre amour.

Ma toute petite fille que j’adore, je pense que vous m’avez dévolu une lourde tâche : puisque vers la trentaine il me faudra posséder une carrure suffisante pour ne pas tomber dans l’article du contrat de mariage que vous aurez soin d’insérer. En tout cas, ce matin je n’en ai pas pris le chemin : je suis allé à Vanves pour tirer : 22 kilomètres au total. J’ai fait un excellent tir. Bien au tir à genoux, bien au tir couché ; ce qui m’a rendu très fier. Comme quoi, l’orgueil d’un homme aime trouver des occasions de contentement ! Cet après-midi : revue d’armes. J’ai démonté et visité à fond mon fusil : guerre aux taches de rouille ! Guerre aux taches de graisse. Enfin cela a rempli de longues minutes.

Et puis en réalité, je ne vous ai pas quittée. Plus moyen de vous quitter. Je vous aime trop pour cela et je ne trouve pas cela ennuyeux. Ce matin, pendant que nous marchions dans la nuit, je pensais intensément à vous. J’avais l’impression de vous porter en moi, ma fiancée bien-aimée. Et je vous parlais. Je vous racontais mon amour et les milles choses qui l’accompagnent. Je me disais qu’il serait bon d’être avec vous pendant que tout est terriblement calme. Comme si le repos avait plus de dignité que l’agitation et le travail du jour. Et plus de douceur.

Mademoiselle ma chérie, je vais vous avouer une affaire délicate. Je suis absolument de l’avis de votre frère : je n’ai pas l’intention de me marier, il est difficile de trouver ce que l’on cherche, de découvrir la perle rare. Je ne fais qu’une exception, mais je ne sais comment vous l’écrire : à la manière de Rosalinde de Comme il vous plaira [nous : Shakespeare] : “pour moi, il n’y a qu’une fille au monde”. Mais comment vous l’avouer puisque c’est vous.

Ma toute petite, comme je vous aime il m’arrive de me fâcher contre moi-même et un peu contre vous quand je me souviens de ces bêtes petits malentendus qui ont pu s’égrener par hasard le long de ces mois de tendresse si merveilleux. Et ce soir, comme chaque soir, avant de faire ma prière et de me coucher, je sens en moi monter un immense calme. Celui que vous m’avez donné en me donnant votre amour. Et je sens que la vie a déjà été généreuse pour moi. Et je sais que je ne connaîtrai plus rien d’elle qui contienne autant de charme.

Ma pêche chérie, vous ne pouvez pas savoir à quel point vous m’êtes indispensable. Je me rends compte que vous m’êtes et serez absolument nécessaire le long de notre vie pour la réalisation de mon œuvre. Car je crois avoir une œuvre à faire. Mais je manque du finish : tout est conditionné pour vous. Ce qui m’a peut-être rendu trop exigeant pour notre correspondance, c’est cette nécessité que je sentais en moi d’avoir un signe de vous, pour vivre, pour gagner ma journée. Et cela m’a rendu fort égoïste. Ma très chérie, vous serez ma femme adorée. Quelle joie de savoir qu’avec vous, je serai celui que je veux être. Je vous le jure et ceci est grave : sans vous, je ne serai rien. Mais avec vous, je puis tout. De notre entente si précieuse, j’ai retiré mon bonheur et ma vie est liée à ce bonheur.

À propos, et votre interrogation d’aujourd’hui ? Je trouve que nous ne devrions pas hésiter à travailler ensemble quand cela peut être utile. Hier, je vous ai peut-être fait perdre des minutes intéressant votre travail. Surtout en Histoire (j’en ai fait beaucoup et avec passion). J’aurais pu parler avec vous de vos études et cela aurait pu vous servir. Il faudra que la prochaine fois nous agissions ainsi. Tenez-moi au courant de vos études.

Vous m’avez dit que vous aviez un peu d’ennui à cause de votre travail. Et cela m’a attristé. Je voudrais tellement vous voir toujours et complètement heureuse. Je serai tellement heureux de votre bonheur. Ma chérie, ne soyez jamais triste. Notre amour ne doit-il pas créer tout notre bonheur ?

Résolution définitive : vous n’arrivez plus en retard chez vous. Je me trouve sot de vous faire courir le risque d’être réprimandée ! Et puis, ma très aimée, je termine cette lettre faite de notations transcrites, le papier appuyé sur mon genou, la table étant toujours occupée par les buveurs (en ce moment 11 bouteilles !). Ce qui excuse un peu mon horrible écriture.

Il n’est pas désagréable de vous voir si peu souvent par rapport au temps passé. Mais 3 mois et 1/2 et puis je revêtirai un uniforme le plus seyant possible et j’aurai pour moi le prestige de l’uniforme… quelle magnifique perspective !

Ma fiancée chérie, bonne nuit. Demain, je compterai les heures : puisqu’après demain je vous verrai. Donc à mercredi 18h-18h15. Quelle joie je me fais d’avance. Car je vous aime follement et je crois que vous m’aimez alors. Tout est pour nous. N’est-ce pas, ma Béatrice ?

François