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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 23 décembre 1938

SUPERBE LETTRE.

RETOUR À JARNAC, DANS LE FROID ET LA NEIGE, PENDANT LA PERMISSION DE NOËL 1938. BELLES DESCRIPTIONS DE LA FRANCE ET DE LA MAISON FAMILIALE.

“JE VOUS AIME AVEC LA GRAVITÉ DE CELUI QUI JOUE SA VIE EN MISANT SUR L’ABSOLU”

4 pp. in-12 (202 x 160 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 23 décembre 1938

Ma petite fille très chérie,

Je viens d’accomplir un voyage splendide. Quand je vous ai quittée hier soir, après les minutes essentielles vécues avec vous, je portais en moi votre présence toute chaude. Ma bien-aimée, j’ai puisé une force extraordinaire dans notre tendresse, notre confiance, notre abandon de cette soirée si merveilleuse. Le retour chez mon frère, le dîner, le train, l’arrivée, tout cela enveloppé de neige, de calme, d’immobilité souveraine, m’ont à peine secoué de mon bonheur. Pour la première fois, je continue d’être heureux loin de vous. Mon amour a franchi le pas. Il ne sait plus ce que c’est que l’absence : vous lui avez donné une telle provision de paix.

Ma toute chérie, je l’exprimerai mal, mais je veux que vous sachiez à quel point j’ai pu vous aimer lorsque j’ai compris avec quelle confiance et quelle donation de vous-même vous m’adoriez, vous m’aimez. Avant de partir pour ces vacances de Noël, j’ai volé ce don inestimable : la certitude. Comme un voleur, j’ai enfoui en moi le plus merveilleux des trésors : votre amour. Et j’ai pensé au mot de Bernanos “l’Amour… cette effraction de l’âme”.

La France : un champs de lin. De Paris à Angoulême, j’ai glissé sur des gerbes de neige toutes crissantes. Je n’ai pas dormi. Je vous imaginais dans votre chambre, perdue de sommeil, et j’écoutais votre souffle, je regardais ma pêche que vous savez. À vrai dire, la poësie ne dormait pas sur mon épaule. Le wagon piquait parfois des crises de cahin-caha et mes voisins ronflaient. Mais je n’avais qu’à fuir un peu au-delà et je retrouvais ma paix qui m’attendait avec votre visage.

Ce bonheur d’hier soir venait de cette entente si parfaite que je devinais entre toutes nos aspirations. Votre visage contre le mien, et votre corps. Mais pas seulement votre corps : votre esprit, votre âme, tout ce qui fait que c’est vous que j’aime ; vous que je n’aimerais pas si je rejetais une seule parcelle de vous-même.

Et ce matin, mon pays m’a accueilli. D’abord, et je lui en sais gré, dans le silence. Les routes enrobées de neige ne permettaient aucune circulation automobile, et j’en ai profité pour faire à pied les dix-huit cents mètres qui séparent la gare de la maison. Une file de pas derrière moi, un vent léger qui venait de droite, exprès pour souligner qu’il était votre messager, un paquet de terre glacée sous chaque pied, et j’ai retrouvé la maison quittée depuis près de trois mois. Mon père, ma sœur Geneviève, mon frère Philippe, ma petite nièce Anne, ma tante m’attendaient. Un bon breakfast, un solide refus de me coucher, un cordial shake hand aux chiens Orloff et Tommy, et j’étais déjà réincrusté. On m’a parlé de mariages, de morts, de tout ce qui brouille momentanément l’aspect d’une petite ville. On m’a raconté avec émotion le mariage de ma cousine, montré ses cadeaux, lu ses lettres teintées de bonheur. Ce soir on attend Jacques, demain Robert et Josette. Cet après-midi, on voulait m’emmener avec une bande faire du ski (eh ! oui !). J’ai préféré un thé bien chaud, une visite à Antoinette dont les gosses sont adorables. Et surtout ne pas troubler, ne pas rider ta présence, le souvenir de ton amour, encore si proche.

Ce soir, je me coucherai tôt. Je lirai (j’ai retrouvé avec joie mes livres rangés avec tant de précautions), et je penserai à vous, ma toute petite fille chérie. Demain, je ne vous écrirai pas. Cela m’ennuiera : mais obéissance ! Et puis le soir, j’irai à la messe de minuit. Durant toute cette messe je n’aurai en moi, avec moi que Dieu et vous. Et je bâtirai avec vous deux, ma vie. Je communierai. Je préparerai mon âme. Je réaliserai l’accord entre mon amour et l’absolu. Ce que je veux que vous sachiez ma bien-aimée, c’est que mon amour pour vous s’identifie pour moi avec l’approche d’une perfection la plus absolue possible. Je vous aime avec la gravité de celui qui joue sa vie en misant sur l’absolu. Et c’est pour cela, ma très chérie, que je vous adore, complètement.

Ma Zou chérie, j’attends des lettres de vous. Je vous récrirai dimanche. Pour mercredi arrangez-vous, je le voudrais tant, pour me voir assez longuement. Et puis pense à moi, mon amour. Il faut que ces cinq jours soient des jours de recueillement pour tous les deux. Noël : explosion de joie. Et notre amour se doit de célébrer une naissance : celle de Dieu. Tant de choses doivent naître de nous.

Je t’aime.

François