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MITTERRAND, François

Lettre autographe signée à Marie-Louise Terrasse, dite Catherine Langeais

[Jarnac], 25 décembre 1938

SOIR DE NOËL.

“UNE LETTRE, C’EST L’EXACTE REPRÉSENTATION DE L’ÉPHÉMÈRE. QUOI QU’ON DISE, L’ÉCRIT PASSE PLUS VITE QUE LA PAROLE : IL PORTE UNE DATE, IL EST CLOUÉ AU TEMPS ; TANDIS QUE LA PAROLE EST CLOUÉE AU CŒUR”.

PRÉMONITION POLITIQUE : “CE LÉGER GLISSEMENT À GAUCHE QUE L’ON REMARQUE SI SOUVENT EN POLITIQUE… ”

4 pp. in-12 (202 x 159 mm), encre noire. 

CONTENU : 

Le 25 décembre 1938

Ma Marie-Louise chérie,

J’ai péché par présomption. Me voici fort malheureux de ne pas vous voir : j’ai su conserver pendant vingt quatre heures votre saveur. Le ravissement de la neige, des paysages momifiés, quoique déchargés de leur vieille apparence, avait continué en moi l’enchantement de cette soirée de jeudi où nous fûmes si près l’un de l’autre, et si complètement. Mais si j’avais franchi les pas de l’absence, ainsi que je vous le disais avant-hier, je me suis dépêché de faire le même pas en arrière : je désire si fortement votre présence que ces vacances me pèsent un peu. À vrai dire, il est dommage que le Père Noël, sous la forme du facteur, ait négligé de nous apporter à l’un ou à l’autre, ce matin, le témoignage de notre pensée et de notre amour. Pour mon propre compte, j’espère qu’il ne se sera trompé que d’un jour, et qu’il me transmettra demain la seule chose qui puisse tromper mon impatience : une lettre.

Si vous saviez ma bien-aimée comme j’ai vécu la messe de minuit. J’ai beaucoup prié pour vous. J’ai communié. En même temps que Dieu, c’est vous que j’ai reçue, vous ou notre amour tel que nous rêvons de le sculpter : un accord total de tout ce que nous sommes, une union parfaite de nos aspirations, de nos désirs. Ma toute petite Zou chérie, comme il serait beau de réaliser ce chef-d’œuvre : un amour où l’âme et le corps chercheraient en même temps et sans contradiction leur accomplissement. Je sais bien que beaucoup nommeraient cette recherche la poursuite d’une utopie, mais je sais aussi la profondeur de mon amour. L’utopie n’existe que pour ceux qui n’aiment pas ou qui n’aiment plus. Ma toute chérie, voici donc notre premier Noël. L’an dernier, à quoi, à qui rêvions-nous ? Je n’en sais rien. Le temps d’avant nous est si lointain. Comment a-t-il pu exister ; ou alors il n’a été créé que pour se dépêcher de nous mettre face à face. Je vous l’avoue, de vous aimer me conduit à tout accaparer : rien de ce qui est n’ignore ou ne peut ignorer notre amour, ne peut lui demeurer étranger. Ou, si le vent va d’un autre côté, si les arbres donnent leurs fruits hors de notre présence, si le bonheur se promène sur d’autres chemins que les nôtres, c’est par dépit. Et je les plains.

Ma bien-aimée, vous écrire me procure toujours un sentiment à deux courants : une lettre pour vous, j’essaie d’y mettre tout mon amour, je la construis avec joie. Mais cette joie est marquée d’un peu de tristesse : que fait ma fiancée lointaine ? Que voit-elle ? Qu’entend-elle ? Que dit-elle ? Nos pensées se rencontrent-elles ? Je pense que le papier se fane, qu’une lettre chasse l’autre : une lettre, c’est l’exacte représentation de l’éphémère. Quoi qu’on dise, l’écrit passe plus vite que la parole : il porte une date, il est cloué au temps ; tandis qu’une parole est clouée au cœur.

Ma Zou, j’en suis à la troisième page : je t’ai parlé de mon amour, mais ça n’a pas encore de sens puisque je ne t’ai pas dit que je t’aime. Mets ta tête sur mon épaule. Je vais me taire une minute. Une minute hors du temps. Tout à l’heure, je vais partir en auto pour un thé chez des amis, à quelques kilomètres de Jarnac. Il est deux heures et demie. Que faites-vous en cet instant ? Pour mieux signifier votre puissance, j’ai affiché vos couleurs : j’ai mis une cravate bleue à fleurs minuscules, pétales blancs, cœur rouge, qui ne vous est pas étrangère… Mes cheveux affectent de filer en arrière, et c’est de leur part beaucoup plus une adhésion qu’une transaction… Bientôt ces couleurs et ces signes prendront une attitude positive, presque offensive : de tous ces gens qui me côtoient lequel ou laquelle pourrait détourner ma pensée de celle que j’aime plus que tout. Cela me vexe presque d’être dans un tel état de dépendance - vexation très douce. D’ailleurs, ici on s’étonne de ne plus me retrouver tel que j’étais avant votre influence ! Diable ! Mon amabilité n’offre plus aucune prise. Ce léger glissement à gauche que l’on remarque si souvent en politique et presque toujours en conversations-à-deux (le cœur a sa pointe tournée vers la gauche…) se cogne contre un obstacle de bonne roche : vous… Et la curiosité se développe. Elle ne tardera pas à être satisfaite ! Car il ne tardera pas ce jour où je vous ramènerai, ma très chérie, si malheureuse de m’aimer.

Il faut que je termine cette lettre. On m’attend. On bat le rappel pour le départ. Répondez demain à ceci : avez-vous lu : Les Hauts de Hurle-Vent d’Emily Brontë, Poussière de Rosamond Lehmann, Le Songe d’H. de Montherlant, Les Chansons et les heures de Marie Noël, Le Mystère Frontenac de Mauriac, Les Anges noirs de Mauriac, Le Soulier de satin de Claudel ? Selon votre réponse, je vous en apporterai à mon retour. Cela nous permettra quelques lectures communes : ce que vous me demandiez, ce que je désire. Mardi, si vous m’écrivez, adressez votre lettre : M. Fr. M. chez M. Robert M. 85 rue Vaneau. Paris. 6e, car je partirai mercredi avant l’arrivée du courrier ici. Pour mercredi, même recommandation :… vous voir, ma bien-aimée. Je vous écrirai demain, comme convenu. Vite, te retrouver, te dire, te raconter mon amour. Je t’adore ma Zou chérie.

François